07/10/2013

Rencontre avec Shams (roman saison 8/6-2)

          J'étais couché depuis trois jours, et la fièvre m'avait repris, lorsque j'ai entendu des pas s'approcher, et que j'ai senti des mains se poser sur moi. Le première pensée qui m'est venue, c'est que s'il s'agissait d'un brigand qui voulait me dépouiller de mon seul habit, je le lui donnais volontiers, avec ma bénédiction. Mais les mains étaient amicales.
- Que fais-tu là, mon frère ?" fit une voix d'homme très douce, qui parlait la langue commune du pays. "Es-tu malade ?
            Malade en effet je l'étais, j'étais brûlant de fièvre, je ne me sentais aucune force, et je souffrais d'un mal de tête atroce. Mais ce n'était rien face à mes souffrances morales. Je me sentais la créature la plus indigne qui ait jamais existé, le serviteur le plus inutile qui soit... depuis la veille je priais Dieu de reprendre mon âme et d'en faire ce qu'il voudrait, pourvu que je puisse lui être utile - je crois à la réincarnation. Peut-être ce corps né d'une race maudite n'était-il bon à aucun ouvrage divin.
            Comme je ne bougeais pas, l'homme m'a soulevé dans ses bras, avec une grande facilité. Je ne saurais dire combien de temps il m'a porté, comme une mère porte son enfant, mais son contact me réchauffait, il sentait divinement bon, et il avait une qualité incroyablement apaisante et bienfaisante. Bientôt, mon mal de tête ainsi que ma fièvre avaient complètement disparu, et je me sentais si plein d'amour de Dieu que j'ai commencé à croire qu'Il avait envoyé un de Ses anges pour me ramener à Lui. Ouvrant alors les yeux, je vis que je n'étais plus sur terre et je découvris un être d'une beauté surnaturelle, assez semblable à ce que j'avais lu dans certaines descriptions.
            Grand et mince, ses cheveux courts d'un blond doré semblaient pailletés de diamants, son front auguste était couronné d'une lumière éclatante, ses yeux étincelaient comme des soleils, ses traits nobles et fins respiraient une bonté surnaturelle, ses lèvres couleur de la rose exhalaient toute la douceur de l'amour, et son aura chatoyante me semblait n'avoir pas de fin, ses ailes de feu illuminant l'horizon. Il semblait vêtu d'or et de pourpre, de joyaux et de pétales de fleurs... Dieu m'avait exaucé. Et moi je me baignais dans cette vision régénératrice comme dans la source du paradis, heureux de revenir enfin vers mon Seigneur pour qu'il me dise enfin comment le servir.
            Mais d'un coup la vision s'est effacée.
- Dis donc !" s'exclama un voix masculine en me déposant sur mes pieds :"Tu fais le mort, mais tu me sembles bien en état de marcher !
            J'ai eu l'impression d'être brusquement tiré d'un rêve et de retomber sur terre, cette bonne vieille terre bien solide, bien de chez nous. J'ai d'ailleurs atterri dans un flaque d'eau, cela dit il n'y avait plus grand chose d'autre sur le chemin tant il avait plu. Le soir tombait, l'horizon était gris, le ciel chargé de lourds nuages, le vent mordant, et je ne voyais plus d'où m'était venue toute cette fantasmagorie angélique. La fièvre, sans doute.
            Je me trouvais face à un elfe noir, dont l'apparence était tout à fait humaine. Il en maîtrisait si bien la technique que je ne pouvais discerner aucun élément propre à trahir son appartenance véritable. Cependant, je savais que c'était un elfe noir, car il en avait la principale caractéristique, qui n'est pas dissimulable aux yeux de notre propre espèce : les canaux d'assimilation bien visibles dans son aura psychique - qu'il faut différencier de l'aura spirituelle, que l'on peut voiler à volonté. Mais l'aura psychique, celle qui reflète l'être vital, ne se dissimule qu'aux yeux des humains -. Une aura assez jolie au demeurant, qui me faisait penser à celle des elfes de la forêt. Petite parce qu'il était encore bien jeune, mais harmonieusement formée, cependant je n'étais pas certain qu'elle lui permît de voler. Elle me disait également qu'il ne se nourrissait ni de Xi (ce qui se traduit par la couleur bleue des canaux reflétant le principe nourricier), ni d'humains (couleur rouge). Un mystère.
            Une vingtaine d'années, pieds nus comme moi, il était vêtu d'une tunique blanche aussi trempée que mon propre vêtement, rapiécée dans tous les sens, et dont le bas était tout éclaboussé de la boue du chemin. Etonnamment c'était un mâle - non pas un androgyne, malgré la finesse de ses traits et la délicatesse de ses manières - et il était plus grand que moi. Je pouvais voir qu'il était d'une belle constitution, même s'il était plutôt mince. Avec ses yeux d'un bleu d'azur, ses cheveux dorés, son teint mat et ses lèvres de rubis, il était vraiment beau, surhumainement beau comme peuvent l'être les elfes noirs, mais je ne pense pas que qui que ce soit pouvait s'en apercevoir, avec ses cheveux tout ébouriffés, l'état pitoyable de son vêtement, et son attitude tout à fait sans prétention. En le voyant, j'ai compris pourquoi les gens me prenaient facilement pour un prince, quel que soit l'habit que je porte. C'était tout simplement parce que je me présentais comme tel - il n'y a pas besoin de mots pour cela. Je me distinguais : quelque chose en moi leur disait :"Je suis supérieur à vous".
            J'ai eu honte, parce que je voyais à quel point c'était illégitime. Cet elfe était plus beau que moi, et d'un caractère plus noble je le pressentais, mais on aurait dit un jeune paysan du coin, tout simplement parce qu'il ne se croyait supérieur à personne. Il n'établissait aucune différence, ni entre lui et moi, ni entre lui et le monde qui l'entourait, les arbres, le chemin, les oiseaux...
- Pardonne-moi, j'ai eu... j'étais dans une sorte de rêve, je n'étais plus sur terre.
- Je comprends. Je m'appelle Shams" fit-il en me tendant la main avec un sourire si gentil que je me suis senti fondre.
- Ryndil.
- Que faisais-tu sous cet arbre ?
- J'étais affreusement malade. Mais ça va mieux.
- On ne dort pas sous la pluie quand on est malade.
- Le ciel est mon toit, les feuilles des arbres sont mon lit. Je ne possède rien, et comme je n'ai pas besoin de manger, cela n'a pas d'importance.
- N'as-tu pas même trouvé une grange pour te mettre au sec ?
            J'ai baissé la tête, sans répondre.
- Et d'ailleurs, quel est donc ce mal qui t'afflige, mon ami ?" reprit-il : "Je n'ai jamais vu parmi les nôtres quelqu'un qui soit malade,
- Pour tout dire, je n'en sais rien. De plus, j'ignore si c'est contagieux...
- Ne crains rien pour moi, si tu étais porteur d'un mal qui puisse m'atteindre, je le saurais.
            Tout en discutant, nous avions repris notre chemin.
- D'où viens-tu ?" demandai-je.
- Le miens habitent un immense vaisseau spatial qui ressemble à une petite planète.
            Il avait répondu en elfique ancien, le mot vaisseau spatial n'existant pas dans la langue du pays. Il avait par ailleurs employé le terme indiquant qu'il s'agissait d'un Lophora.
- Si grand que cela ?" m'étonnai-je, continuant dans la même langue.

- Il est très très vieux. 
- Qu'es-tu venu faire dans ce monde ?
- Je suis en voyage d'études.
- Qu'es-tu venu étudier ?

- Les hommes, leur culture et leur religion. Et toi ? D'où viens-tu et que fais-tu ici ?
- J'habite également dans un vaisseau spatial, beaucoup plus jeune que le tien, mais mon séjour n'a rien de volontaire. Pour ce que j'en sais, le téléporteur a interféré avec le distrans, et mes amis n'ont pas la moindre idée de l'endroit où je me trouve. J'erre dans ce pays depuis plus de six mois.
- Tu n'as pas sur toi une balise sub-espace ?
- Elle a été cassée lors de ma chute. Je me dis que c'était la volonté de Dieu.
            Il a hoché la tête.
            Encouragé par son attitude positive, je continuai dans la même ligne.
- Quelle est ta religion ?
- Je pratique la religion de mes parents, et de ceux qui les ont précédés.
- Mais encore ?
- Nous adorons le Christ-Dieu qui est le soleil du centre de l'univers. Nous considérons que tous les Prophètes authentiques sont son émanation.

- Parle m'en davantage, je t'en prie. Quel est l'aspect du divin vers lequel tu inclines, quel est ton soleil à toi ?
- J'aime spécialement tous ceux qui sont venus apporter l'espérance aux plus démunis, à tous les "petits" qui ne sont d'aucune caste supérieure, ni par la naissance, ni par l'argent, ni par leurs capacités intellectuelles. Il y a des voies sublimes conduisant à la plus haute sainteté, mais qui ne sont réservées qu'à l'élite, et qui ne se transmettent qu'à des disciples hautement qualifiés. Mais les autres ? Tous ceux qui veulent aimer Dieu et qui n'ont pas la possibilité de suivre ces voies ?
- Tu dois aimer Jésus.
- Oh oui... Sais-tu, il s'est incarné sur de nombreuses planètes. Souvent je prie pour qu'il me fasse connaître le lieu de son incarnation présente, afin que je puisse aller lui rendre hommage.
- Crois-tu que ce serait possible ? De le rencontrer vraiment ?...
            J'ai dû m'arrêter de parler, car je sentais venir l'envie de pleurer. Connaître Jésus, sa mère, son père, le voir prêcher, parler aux pauvres, et peut-être assister à la Passion... A cette pensée, j'ai été tellement étreint par l'émotion que j'ai dû m'arrêter de marcher... Immobile à mes côtés, Shams semblait partager mes pensées. Son aura psychique vibrait doucement, et parfois je voyais une étincelle colorée qui entrait par le bas, remontant jusqu'à son coeur où elle était comme purifiée, avant de sortir par le sommet de sa tête. Je me demandais bien quelle pouvait en être la signification, car je n'avais jamais observé un tel phénomène chez qui que ce soit.
            Finalement nous nous sommes remis en marche.
:"Il y a quelque temps, j'ai eu le privilège de passer un mois avec une sainte, qui a eu la bonté de m'accepter dans sa grotte comme aide-ménager et homme à tout faire... C'était merveilleux, mais pourtant, quelque chose ne fonctionne pas, je ne parviens pas à établir avec les ascètes les relations que je voudrais.
- Nous n'avons pas les mêmes structures intellectuelles que les humains. Avec eux, il faut faire simple, et respecter leurs croyances.
- Tu veux dire qu'ils sont idiots" fis-je un peu dépité.
- Ne parle pas de la sorte, je t'en prie. Ils sont peut être limités intellectuellement, mais mieux vaut un idiot qui aime Dieu qu'un géant intellectuel qui s'adore lui-même. Dieu peut éclairer l'intelligence d'un saint au delà de toutes limites. A l'inverse, l'orgueilleux perdra tout ce qu'il a, et même davantage. Quant à sa science, elle ne pourra être que nuisible.
- Pardonne-moi, je ne faisais qu'exprimer ma souffrance de n'avoir pas trouvé d'ami depuis que je suis ici". Je ne parlais que des hommes, car pour les femmes, c'est encore tout autre chose :"Parmi les miens, j'en ai trouvé si facilement lorsque j'en ai cherché... et je vois bien que cela tient à l'intelligence. Je ne parle pas du mental, de la science inutile, mais de la faculté de concevoir les merveilles de Dieu. Je...
            Comment lui expliquer ?
- Parle, je t'écoute. Ou plutôt... si tu conçois clairement ce que tu veux m'exprimer, ton corps subtil en prendra la forme, et moi je le verrai. Fais comme si tu réfléchissais à ces choses pour toi-même.
- Je crois que tu viens de donner l'illustration de ce que je voulais dire. Ce que l'on peut concevoir, on le devient. Ce sont des schémas du corps subtil. Par conséquent, c'est l'absence de conceptions adéquates qui nous empêche d'aimer Dieu, mais aussi qui nous empêche de nous rendre compte que la religion du voisin est tout à fait valide. On peut prendre ensuite toutes les initiations et sacrements qu'on voudra, cela ne changera rien, parce que c'est un chemin qui est absent de notre corps subtil. Un jour, Yanni m'a expliqué que les ishraqi étaient des hérétiques. J'aurais tellement voulu lui montrer ce qu'est la Lumière Prophétique, pour qu'elle arrête de dire des choses pareilles, mais quand j'ai essayé, j'ai senti que nous allions nous disputer... Une femme d'une telle qualité, je ne comprends pas.
- C'est ainsi, il faut l'accepter.
- Même en acceptant cet état de faits qui me peine beaucoup... même ainsi ça ne marche pas. Je viens de passer trois mois au Mont Thosa, je suis convaincu qu'il s'y trouve de grands saints, pour autant, l'un d'entre eux m'a assuré qu'aucun ne voudrait de moi.
            C'est là que j'ai fondu en larmes.
            Il s'est arrêté pour me prendre les mains.
- En connais-tu la raison ?" demanda-t-il doucement
- Il a dit que je suis trop différent. Je me serais contenté de participer discrètement à leur vie, faire leur travail, et prier la nuit en leur compagnie, je ne demandais même pas d'attentions particulières...
            C'était trop douloureux de parler de ça. J'ai commencé à pleurer toutes les larmes de mon corps. Gentiment, il m'a pris dans ses bras, et ce fut comme si un ange m'enveloppait de ses ailes infiniment douces. Il me caressait si tendrement que j'avais l'impression d'être un enfant dans les bras de sa mère, et bien plus encore, car je n'avais pas souvenir d'avoir ressentir une telle paix dans les bras de ma mère. Oui, j'aurais pu mourir en paix dans ces bras-là. J'ai pensé à tous les désespérés du monde, tous les malades, les éclopés, les infirmes de la vie... tous ceux qui auraient pu être consolés s'ils s'étaient trouvés à ma place. Quelle béatitude... je suis resté là plusieurs minutes, et puis quand j'ai senti que rester davantage serait abuser, je me suis redressé.
            Il n'avait pas répondu à ma question, mais ça n'avait pas d'importance. Je savais maintenant que Dieu m'avait exaucé, et que j'avais trouvé l'Ami que je cherchais. Je l'ai regardé avec une reconnaissance infinie, et il m'a souri. Mais il ne s'est pas appesanti.
- Allez viens !" fit-il en sautant par-dessus une flaque d'eau comme un jeune faon. "Je dois aller voir quelqu'un.
            Nous arrivions dans un village. Le soleil était couché, les rues étaient déjà envahies d'obscurité et toutes les boutiques étaient fermées. La pluie tombait des toits goutte à goutte, et à travers les fenêtres des rez-de-chaussée, je voyais les gens installés chez eux pour le repas du soir, à la lumière de petits lampions. La plupart des maisons étaient assez pauvres, certains n'avaient presque rien à manger et les enfants faisaient triste mine.
           Il s'est arrêté devant une maison délabrée, puis il a frappé à la porte. Une jeune femme est venu nous ouvrir, presque vêtue de haillons, très pâle, le visage émacié.
- Shams !" s'exclama-t-elle en lui sautant au cou. "Oh mon Dieu... Karim est malade depuis deux jours, je crois que c'est le typhus.
- Le médecin n'est pas venu ?
- Il n'a pas encore eu le temps, il a fait savoir qu'il viendrait demain.
            Elle n'avait pas d'argent, le médecin venait par pure charité, et il avait d'autres malades à soigner par pure charité, car tout le monde était pauvre.

- Conduis-moi à lui.

14:10 Écrit par Ry | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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