09/10/2013

Baptême dans une hutte (saison 8/chap6-4)

   Bientôt, à quelques kilomètres du village, nous sommes arrivés devant un grand bâtiment, prolongé par un mur blanc. Nous sommes entrés par une petite porte, sur le côté, pour nous retrouver dans un jardin plongé dans l'obscurité. Ma vision nocturne me montrait une grande propriété assez bien entretenue avec de nombreux arbres fruitiers. Devant nous, une terrasse avec des tables et des sièges bien rangés. A priori, nous arrivions après l'heure du repas, et tout le monde était couché.
- La propriété appartient à une confrérie. Je suis logé ici, en échange de quelques services. Le cheikh est un parent éloigné" déclara Shams tandis que nous nous dirigions vers l'entrée de service du bâtiment. En chemin, nous avons croisé deux disciples.
- Tu es en retard !" s'exclama l'un d'entre eux. "Tout le monde est déjà couché. La cuisine est fermée, mais tu peux toujours aller réveiller le cuisinier, si tu as faim" plaisanta le deuxième.
    Nous avons battu en retraite et Shams s'est mis à chercher des fruits dans l'herbe mouillée, aux pieds des arbres. Je l'ai aidé. 
- Tu te nourris comme eux ?" demandai-je.
- Je mange des fruits, des légumes et des céréales. Cela me suffit.
    Son système digestif était donc fonctionnel. Je venais découvrir une branche d'elfes noirs capables de se nourrir comme des humains.
- Quelle chance tu as... mais quelle est la longévité des tiens ?
- Personne ne sait. La mutation qui nous a permis d'assimiler la nourriture solide est récente, deux siècles environ. Sans compter qu'il y a d'autres facteurs.
- Est-ce que vous vous régénérez, quand vous êtes blessés ?
- Beaucoup plus lentement que vous mais beaucoup plus vite que les humains. En conséquence, nous mourons plus facilement, mais nous l'acceptons avec joie, car nous ne sommes plus soumis à la malédiction de nos ancêtres.
    Je hochai la tête, puis je secouai un prunier qui nous a fait tomber une vingtaine de fruits que j'ai ramassés ensuite. Nous avons aussi trouvé des noix, des mûres et des noisettes.
- Cela ne fait pas beaucoup, pour un garçon comme toi" fis-je remarquer.
- Cela me suffit.
    Nous avons marché jusqu'au fond du jardin, où se trouvait une hutte ronde assez jolie. Il m'a fait entrer.
- Je suis logé ici, je l'ai rénovée en arrivant, elle était dans un état terrible. Tu peux rester avec moi cette nuit, nous verrons demain où on peut te loger.
    Environ dix mètres carrés, c'était presque spacieux, d'autant qu'il n'y avait aucun mobilier. Juste une paillasse avec une couverture et un coffre qui contenait de nombreux livres, sur un sol en terre battue. Accrochés au plafond, quelques petits lampions. L'étanchéité devait être bonne, car la pluie n'avait pas filtré.
    Il a échangé sa tunique toute sale contre une autre propre, tout aussi rapiécée - à tel point que je me suis demandé s'il n'était pas allé chercher des bouts de tissu dans une poubelle, car elle semblait formée d'au moins trois tissus différents.
- Trois tissus appartenant à trois corps que j'ai trouvés dans le désert. Tous intacts. Je leur ai acheté un vêtement neuf, et je leur ai donné la sépulture qu'ils souhaitaient. Ils m'ont parlé en rêve. En échange, ils ont accepté de me donner leur vieil habit pour que je puisse m'en revêtir. Avec leurs trois habits, je me suis fait deux tuniques.
- Tu veux dire que tu es vêtu de reliques ?
- Les autres vêtements me font mal.
    J'étais intrigué, pour le moins, mais je n'ai pas osé l'interroger davantage, je sentais qu'il ne le souhaitait pas.  
    Assis en tailleur, il a mangé son maigre repas, pendant que je regardais les livres.
- Je les ai empruntés dans la bibliothèque du Cheikh. Est-ce que tu connais les pratiques de la religion ishraqi ?
- Je me suis converti il y a quelques mois.
- C'est mieux s'ils te prennent pour l'un des leurs.
- Je sais prier, je connais les formules d'usage, et je pense que leur Prophète est réellement un envoyé de Dieu. Mais comment fais-tu pour prier leur Dieu, toi ? Il me paraît évident qu'il n'est pas le même que le Dieu des chrétiens, même s'il y a quelques recoupements.
- C'est un sujet complexe. Il n'est pas le même, en effet. Mais s'il est une chose de certaine, c'est que tous ces esprits que l'on peut qualifier de suprêmes, sont dans une intériorité réciproque les uns par rapport aux autres. Toutes les prières que je fais, je les adresse à mon Seigneur, qui est au-delà de toutes les religions. Peu Lui importe la langue dans lequel je Le prie, ou les prières que je Lui adresse, c'est mon amour qu'Il désire.
    "Le Christ qui est au centre de l'univers" commençait à se préciser quelque peu, sous la forme d'une famille d'esprits étroitement unis, plutôt que comme un esprit unique.
- Mais Ses anges, comment les pries-tu ?
- Qu'ai-je besoin de prier Ses anges alors que je suis en relation directe avec Lui ? Ses anges sont mes amis, ils viennent me soutenir lorsque j'en ai besoin, ou parfois ne le font pas, si je dois être éprouvé.
- Je croyais qu'il était nécessaire de passer par un Rédempteur.
- Dans le monde d'où je viens, les choses ne se sont pas passées de cette façon, et maintenant nous sommes suffisamment proches de notre Créateur pour que nous n'ayons pas besoin d'intermédiaires.
- Mais moi... je ne suis pas comme vous... mon Créateur je ne Le connais pas. A qui dois-je adresser mes prières ?
-  Si tu les adresses à mon Seigneur, Il sera aussi le tien. Par mon intermédiaire, Il entendra tes prières et tournera Son regard vers toi.
- Oh alors... apprends-moi à Le prier.
- Je te l'ai dit, tu peux Le prier par toutes les prières que tu connais. Ce n'est pas tant cela qui est important, qu'établir une connexion.
- Peux-tu me baptiser ?
- Je peux renouveler ton Nom, en Son Nom.
            Comme tous les elfes, j'avais été Nommé, mais ceux qui l'avaient fait ne possédant pas de véritable pouvoir spirituel, mon Nom n'avait qu'un valeur "occulte" ou magique, appartenant au domaine du vital. Je compris qu'il me proposait un baptême véritablement spirituel.
    Je m'agenouillai devant lui, pour me prosterner.
- Alors j'en fais l'humble requête. Dis-moi ce que je dois faire.
    Il a fermé les yeux, puis :
- Mon Seigneur accepte ta requête.
            Il a posé sa main sur ma tête : "Eäryndil, au nom de Dieu, le Père tout-puissant, je renouvelle ton Nom". J'ai senti le ciel s'ouvrir au-dessus de ma tête, et un flot d'énergie d'une blancheur étincelante s'est déversé par ma fontanelle, pour purifier tout mon corps. C'était impétueux, chaleureux et cependant frais comme le printemps, c'était une eau divine d'une pureté immaculée, d'une ineffable suavité, et en même temps je pressentais une puissance redoutable. Je suis Daniel, et je suis un Dieu jaloux.
    Mon coeur a bondi dans ma poitrine. Quelqu'un venait de me parler ! Je l'avais entendu distinctement.
- Il... Il m'a parlé !
- Je L'ai entendu aussi.
    Je me suis senti défaillir. Je me rendais compte que je n'avais pas cru un mot de ce qu'il m'avait dit, parce que maintenant que cela arrivait, j'étais terrifié. Moi j'avais cru que son Dieu allait rester raisonnablement loin de moi, me faire un petit signe amical de temps en temps, que j'allais pouvoir développer cette relation à mon rythme, prendre le temps d'y penser, mais voilà qu'Il me tombait dessus, et qu'en plus Il m'annonçait que je n'avais pas intérêt à marcher de travers !
- Je ne pensais pas...
- Moi non plus.
- Que vais-je devenir ? Ho ho ho..." me lamentai-je. "La dernière fois que j'ai prêté allégeance, je n'ai pas été capable de tenir ma promesse, et mon maître m'a maudit.
- Daniel, notre Seigneur, n'a rien de commun avec un maître humain. C'est un Esprit Suprême, et il n'est pas sujet aux travers humains. Il est juste, et miséricordieux. Il ne t'ordonnera rien qui te soit impossible, et quels que soient tes péchés, ils te seront pardonnés si tu t'en repens avec sincérité. Cela c'est très important que tu le retiennes, parce que tu es un grand pécheur. Tout te sera pardonné.
    Ensuite, il m'a expliqué son programme. Trois heures de yoga, trois heures de prière, ensuite au lit pour deux heures environ. Il se levait à l'aube avec le reste de la confrérie, faisait avec eux les prières du matin ce qui prenait environ une heure, ensuite il travaillait jusqu'au repas du midi. Puis il lisait, avant de se rendre au village pour s'occuper des enfants, jusqu'au repas du soir. Etc. A supposer qu'on le l'envoie pas dans la ville voisine pour aller chercher ceci ou cela. Quoi qu'il en fut, les pratiques de la nuit étaient le pivot de son existence, et elles se passaient dans le silence le plus absolu. J'ai parfaitement compris le message : à partir de cet instant, je me taisais, et je faisais la même chose que lui.
    Contre toute attente, c'est la meilleure nuit que j'aie passé depuis longtemps. Pour moi qui n'ai jamais été un grand fan de yoga, les deux premières heures, dédiées aux pratiques physiques se sont révélées un océan de félicité. Il faut dire qu'il était extraordinairement inspirant, et rien que le plaisir d'admirer son corps magnifique en train de faire des asanas aurait justifié n'importe quelle séance de torture. Mais cela n'a même pas été le cas. Avec lui, tout est facile, car son exemple est une puissante inspiration. En le voyant pratiquer, on comprend immédiatement ce qu'il faut faire, sans la moindre explication.    
    Ensuite, nous avons fait une heure de grandes prosternations, puis nous sommes restés assis côte à côte en silence. Jamais ma prière n'avait été si facile, j'étais littéralement submergé d'amour divin, je n'ai pas vu passer le temps. L'Esprit de Dieu ne m'a pas reparlé, mais j'avais confiance, à travers Shams je pouvais sentir Sa présence. Je me suis endormi avec en mon coeur une reconnaissance infinie, sincèrement prêt à consentir tous les efforts nécessaires pour me réformer, et j'ai fait des rêves merveilleux.

12:04 Écrit par Ry | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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