10/10/2013

Un amour de jeunesse (saison 8 / chap7-01)

       Je redoutais les pratiques du matin, mais aux côtés de Shams, tout a été facile. Je suis amoureux, c'est évident. La prière était bien. J'ai toujours aimé la prière ishraqi, où vous êtes serrés comme des sardines, mais la dévotion est communicative. En revanche, il n'y a que l'amour qui puisse rendre facile des litanies sans fin, assis tous en rond. J'en ai profité pour découvrir la confrérie, une soixantaine de personnes, et le Cheikh, un petit vieillard à la grande barbe blanche, très digne. Parmi les disciples, il y avait du bon et du moins bon, quelques uns qui semblaient vraiment inspirés, d'autres qui semblaient vraiment de vils sycophantes, et une bonne moitié d'endormis. J'ai repéré quelques jolies filles, mais je ne me suis pas attardé, je ne veux pas avoir d'ennuis
       A la fin de la pratique, le Cheikh est venu voir qui Shams avait bien pu ramener.
       Je m'inclinai devant lui avec les salutations d'usage.
- Je vous présente mon cousin, Ridwân" déclara Shams en s'inclinant respectueusement. "Comme nous sommes arrivés trop tard, j'ai pris la liberté de le faire dormir avec moi, car il n'avait nulle part où aller. C'est un croyant, et il est travailleur.
- Très bien. Qu'il loge avec toi puisque ta hutte est prévue pour deux.
- Merci.
       Le Cheikh s'est éloigné, et nous nous sommes rendus au lavoir, car Shams devait laver sa tunique.
- Je nettoierai ta hutte, et je la réparerai si besoin est. Je peux aussi laver tes vêtements si tu m'y autorises, et même t'en trouver d'autres... Je serai heureux de te servir.
- Ne t'en fais pas, je me doutais qu'il dirait ça. Je te demande seulement de respecter mon silence.
       Au lavoir, une disciple fort peu amène est venue nous jeter des sacs de linge comme si nous étions des chiens.
- Tenez, vous deux, il y a des draps à laver.
- Les gens sont gentils, dans cet endroit.
       Comme nous parlions en elfique ancien, il n'y avait pas danger qu'on nous comprenne.
- Nous sommes des étrangers, et dans dix ans nous le serons encore. C'est ainsi.
- Pourquoi m'as-tu appelé Ridwân ?
- C'est ton nouveau nom d'usage.
       Ce n'était pas le sens de ma question, comme on s'en doute. En effet, dans la religion Ishraqi, Ridwân est un ange du paradis, et son nom signifie "agrément de Dieu". Par ailleurs, donner un "nom spirituel" à une personne n'est pas exactement un acte anodin.
- Est-ce que cela signifie que je suis ton disciple ?
- Je suis trop jeune pour être ton maître, et tu es trop vieux pour être mon disciple.
       A nouveau, une réponse sibylline, qui ne tranchait ni dans un sens ni dans l'autre, si on le prenait pour ce qu'elle était.
- Ma question est-elle dénuée de sens ?
- Aucune réponse ne serait adéquate, et aucune n'est nécessaire.
       J'ai donc continué à laver du linge.
- Me parleras-tu de ton Seigneur ? Je voudrais connaître mieux Celui qui m'a parlé..." repris-je au bout d'un moment.
       Cette fois, il a eu l'air plus enclin à s'exprimer.
- Tu seras bien étonné de savoir d'où Il vient. Car ces esprits, vois-tu, ont été un jour humains, comme toi et moi.
- Comme Elendriel ?
- Tu connais Elendriel ? Oui... A la différence du commun des saints, ces êtres atteignent une forme de réalisation très particulière et très rare, le corps d'arc-en-ciel du grand transfert. Ils réalisent la claire lumière de la mort de leur vivant, et ensuite, par des purifications successives, leur corps physique se résorbe dans l'Essence divine. Ils ne connaissent jamais la mort, et lorsqu'ils sont totalement résorbés dans le Source, ils acquièrent les attributs d'Essence sans limitation. D'autres formes de réalisation permettent d'acquérir un pouvoir créateur limité, comme le corps illusoire, que beaucoup de Saints réalisent à leur mort, mais c'est très inférieur. Daniel a atteint la réalisation suprême il y a mille ans environ, ensuite Il a continué Son évolution, car l'évolution n'a jamais de fin, simplement elle se poursuit sur un mode différent. Il y a cinq siècles, Il est devenu assez puissant pour créer le monde qui est le mien, Akanishta. Maintenant, Il est notre Dieu.
- Qu'est-ce que cela signifie au juste ?
- C'est Lui qui soutient son être et qui maintient dans l'existence toutes les âmes qui l'habitent. Il a créé son propre Royaume céleste, avec Ses propres anges qui le glorifient, et qui assistent les âmes dont Il a la charge... Il a eu aussi quelques défections, reconnaissons-le...
- Des anges déchus ?
- Voilà.
- Parle-moi de Son existence terrestre je t'en prie. Qui était-Il ?
- Comme toi, il était un elfe noir, et tu l'as probablement connu, car il a été l'un des Régents de votre Empire pendant un millier d'années, sous le nom d'Adhemar.
- Si je m'en souviens !
       A cet époque, j'étais encore un petit ingénieur sans trop de renommée, en train de me casser la tête sur des équations impossibles, relégué dans un obscur laboratoire de recherche, dans le gigantesque vaisseau-mère de mon père qui m'avait complètement oublié. Je ne m'intéressais guère à la politique, mais je savais qu'il était question de donner plus de cohésion à l'Empire, et pour ce faire d'élire un Empereur. Après quelques siècles de discussions, l'idée avait été finalement abandonnée, mais je me souviens bien d'Adhemar, le candidat le plus probable pour ce "poste". Un elfe magnifique, d'une grande beauté et d'une prodigieuse intelligence - notre race donne parfois naissance à l'un de ces géants intellectuels qui traverse nos ténèbres comme une étoile filante -. Régent du septième royaume, il menait son peuple d'une main de fer, mais il avait la réputation d'une certaine droiture, contrairement à la plupart de ses pairs qui étaient de véritables démons.
       Je l'avais croisé à l'occasion de quelque dîner mondain donné par mon père qui était alors un homme important. Sa belle apparence avait profondément ému mon coeur de femme et je m'en étais secrètement épris. Mais à l'époque mon orientation officielle était clairement masculine, et il ne m'avait même pas remarqué. J'en avais été mortifié, mais que faire ? Déjà quatre fois millénaire, c'était un être puissant, courtisé de toutes parts, autant détesté par ses ennemis qu'adulé par ses admirateurs, qui avait la réputation d'aimer passionnément les femmes. La rumeur le disait poursuivi par une myriade de ces dernières, tombées éperdument amoureuses après qu'il eût été leur amant d'une nuit et leur eût fait connaître le septième ciel - combien de nuits blanches ai-je passées à rêver de ses étreintes -, et moi que pouvais-je espérer, pauvre petit chercheur anonyme, un jeunot âgé de deux siècles à peine, et avec toutes les manières d'un homme...? Enfin, j'étais un inventeur de génie, mais chacun sait que les inventeurs et les empereurs n'ont pas grand chose en commun. D'un côté les fastes de la Cour, d'un autre côté les manuscrits poussiéreux de nos ancêtres déchiffrés à la lueur d'une bougie... enfin j'exagère, nous avions déjà les moteurs à fusion. A force de me morfondre, j'avais fini par lui envoyer une lettre d'amour enflammée qui aurait bien pu me valoir de me faire pendre tant elle était indécente.
        Mais il avait mystérieusement disparu dix jours plus tard, c'est-à-dire il y a trois mille ans. Tout le monde l'avait cru assassiné, parce qu'il avait essayé de réformer le système et de diminuer la corruption disait-on, mais comme on n'avait jamais retrouvé le corps - cela dit, l'espace est vaste... Et moi j'avais pleuré dans mon petit laboratoire, comme une midinette qui pleure la mort de sa star préférée, j'étais resté inconsolable pendant des mois.
       Je me souviens encore de la douceur de sa voix, de la noblesse de ses traits, son visage fin, énergique, sa grande taille, son allure princière, son énergie puissamment virile - alors même qu'il était androgyne, comme moi - son regard qui me transperçait l'âme, ses longs cheveux si blonds qu'ils en étaient presque blancs... Un jour il m'avait adressé un sourire et je n'en avais plus dormi pendant une semaine. Dans mon coeur il était toujours resté l'Empereur de tous les elfes...
       Bref, je me suis effondré sur le bord du lavoir, en sanglots. Jamais je n'aurais cru que des souvenirs aussi vieux puissent être aussi vifs dans ma mémoire, et surtout qu'ils puissent encore générer en moi une telle émotion. Se pouvait-il que mon Empereur soit aujourd'hui mon Dieu ? Je n'osais même pas l'imaginer, si je me mettais à imaginer une chose pareille, mon coeur allait me lâcher.
       A ce moment j'ai senti une caresse dans mon âme, quelque chose de très doux, comme l'aile d'un ange qui me touchait tendrement. Et j'ai entendu Sa voix.
    Mon Seigneur, vous allez probablement croire que je suis folle, mais je n'en peux plus de penser à vous. Sous vos pieds, dans l'ombre, une femme est là, qui vous aime, perdue dans la nuit qui la voile, qui souffre, ver de terre amoureux d'une étoile, qui pour vous donnera son âme, s'il le faut, et qui se meurt en bas quand vous brillez en haut... Pourrai-je jamais vous exprimer combien je rêve de votre étreinte, de vos mains si belles sur mon corps, je voudrais vous sentir en moi, être consumée par votre amour et me perdre en vous, ô mon doux prince, ô mon roi, soleil de mon âme, source de vie, si noble et si beau...
       Il venait de me réciter ma lettre, mot pour mot. J'étais pétrifié.
       Ahh... tu ne payais pas de mine, mais quelle déclaration, quelle flamme ! Si je n'avais été empêché par une affaire plus urgente, j'aurais condescendu à t'offrir ce que tu désirais et je t'aurais aimée, je t'aurais comblée,...
       C'était comme un coup de poignard dans le coeur. J'ai poussé un cri de douleur et je me suis abattu sur le sol, inconscient au monde qui m'entourait.
       Observe mes commandements, et nous reparlerons de cette affaire.
       Puis Il s'est retiré.
       Lorsque je suis revenu à moi, Shams était silencieux. J'avais le sentiment qu'il avait lu en moi tout ce que je venais de revivre, avec cette capacité qui est la sienne de déchiffrer les mouvements les plus infimes du corps subtil.
- C'est assez inattendu" déclara-t-il enfin.
- Ce qui est inattendu surtout, c'est que j'aie encore le coeur d'une fillette, à mon âge. Qui l'eût cru ?
       Et après tout ce que j'avais fait, surtout.
- La grâce a la vertu de nous rendre innocent comme nous l'étions au premier jour. Sois heureux si tu retrouves les émotions de ta jeunesse. Plus tu progresses dans l'amour de Dieu, plus les choses qui t'auraient laissé indifférent te font souffrir.
       Du coup, je me suis remis à pleurer.
- Pourquoi continues-tu à pleurer alors qu'Il est venu te toucher pour t'exprimer qu'Il t'a entendu ?" reprit-il.
- Est-ce que tu te rends compte de ma situation ? J'apprends que Dieu, c'est Celui que j'ai aimé passionnément dans ma jeunesse, et comble de malheur je découvre que cet amour est toujours vivant. C'est une souffrance de simplement penser à lui. Est-ce que tu as une idée de la douleur que je vais ressentir à chaque fois que je vais réciter le Notre Père ? On n'entre pas en religion pour ça !
- Je crains bien que si. Tu as beaucoup de chance.
- Que me dis-tu ?
- Comment crois-tu parvenir à Dieu ? La souffrance de la séparation doit devenir si vive qu'elle finit par te faire mourir. Voilà comment l'on y parvient.
       Il disait vrai. J'ai été saisi d'effroi, parce que je voyais ce qui m'attendait. L'enfer, tout bonnement.
- Ta seule perspective, c'est de tenir ferme dans cette souffrance. Un jour, elle cessera. Peut-être que ce ne sera qu'à la mort de ton corps physique, peut-être que ce sera avant, mais elle cessera, et alors tu seras uni à ton Bien-aimé.
- Quand a-t-elle cessé pour toi, Shams ?
- J'avais environ dix-huit ans. Aujourd'hui, je souffre d'une autre façon, mais ce n'est plus pour moi. C'est mon amour pour les êtres qui me fait souffrir, les voir dans cette triste condition et voir qu'il est si difficile de les aider.

12:01 Écrit par Ry | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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