11/10/2013

J'ai besoin de ton amour (roman saison 8 / chap7-03)

    La journée n'était pas terminée. Au retour, nous nous sommes arrêtés au bord de la route pour désembourber une charrette et aider le paysan à récupérer son chargement qui s'était répandu dans l'herbe - courges et courgettes. Il nous a remerciés en nous offrant une courge, que nous avons donnée à une pauvre femme croisée un peu plus loin. 
    Tout ça pour dire que nous sommes rentrés en retard, et lorsque nous nous sommes présentés à la cuisine pour apporter certains épices que nous avions dû prendre au passage chez un marchand, le cuisinier était absolument furieux, et il s'est mis à crier sur Shams.
- D'ou sors-tu, espèce de bon à rien, de va-nu-pieds ?! Est-ce que tu crois que je n'ai que ça à faire ? T'attendre ?" s'exclama-t-il en le souffletant violemment. J'étais horrifié. Shams ne s'est pas protégé, il n'a même pas vacillé. "Pardonnez-moi" fit-il simplement, en baissant la tête d'un air contrit.
- Puisque c'est comme ça, fais le service !
    Il lui désigna les gamelles.
- Que cela soit béni.
- Et tu fais ton malin, en plus ?!
    Je m'interposai.
- Je vais le faire, je n'ai pas faim.
    Mais le fou m'a pris à parti "Qui es-tu toi ? De quoi te mêles-tu ?
    Je n'ai pas répondu, j'ai pris une gamelle et je suis sorti, tandis que Shams me suivait avec une autre gamelle. J'ai finalement réussi à le faire asseoir en bout de table avec une assiette et des couverts.
    En effectuant le service, j'ai découvert que sa réaction, ou plutôt son manque de réaction, me perturbait fortement, au fur et à mesure que certains souvenirs me revenaient.
- Shams il faut que je te parle" fis-je après qu'il eût fini de manger.
    Nous sommes allés nous asseoir au fond du jardin, sur un banc. La soirée était plutôt belle, il n'avait pas plu de la journée et le ciel était dégagé.
- Pourquoi laisses-tu faire ce méchant homme ?
- Il ne m'appartient pas de juger.   
- Qui sait le mal qu'il pourrait faire à d'autres, encouragé comme il est à mal agir ? Il est manifeste que c'est le genre d'hommes qui prend la bonté pour de la faiblesse, et qui pense que si tu t'excuses, c'est parce que tu es fautif. Tu le renforces dans son comportement. Pardonne-moi de te parler ainsi, mais j'ai l'impression que tu as été élevé dans un monde si différent que tu ne conçois pas l'abîme qu'il y a dans certaines âmes.
    Il m'a regardé fixement, et je me suis liquéfié sur place. Mais je m'étais attendu à sa réaction, en un sens je l'avais appelée.
    Si je concevais le mal, c'est parce que je l'avais en moi, et son innocence pénétrant mon abîme, c'était une souffrance indicible. Sous son regard j'étais nu, à dire vrai je ne me sentais pas différent de ces horribles lépreux que j'avais rencontrés dans mon enfer personnel, mais je savais aussi qu'il n'y avait pas d'autre chemin. J'avais tellement honte, mais en même temps, je savais que c'était ma honte, car lui n'était qu'amour. Et je devais me confronter à cet amour car il n'y avait pas d'autre moyen pour moi de voir l'étendue de mon indignité. Cet amour, c'était la lumière incréée qui venait éclairer la profondeur de mon abîme, afin que je puisse m'en repentir et être guéri. 
- Si tu me parlais plutôt de ce que tu as sur le coeur ?
    J'ai baissé la tête.
- Ma mère était comme ça. Elle se prenait pour une sorte de martyre, elle a laissé mon père agir à sa guise sans jamais lui faire le moindre reproche, sans jamais s'opposer à lui. Elle disait qu'il fallait tout supporter, pardonner à nos ennemis... Elle aurait dû me protéger mais elle ne l'a pas fait. Il a fini par la tuer, elle m'a laissé seul avec lui... c'est à cause de lui que je suis devenu ce que je suis devenu...
    Avec des sanglots, je me suis pris la tête entre les mains.
- Et qu'es-tu devenu ?
- Je n'ose te le dire.
- Tu le dois pourtant.
- Tu ne voudras plus être mon ami.
- Regarde-moi.
    Avec crainte, j'ai relevé les yeux, en priant pour ne pas être réduit en cendres. Lorsque mon regard a croisé le sien, je l'ai senti pénétrer en moi, mais d'une façon très douce cette fois, tandis que j'étais envahi d'une indicible suavité. Il était mon Ami, l'Ami qui se faisait aussi léger que le souffle de la brise, me donnant à jouir de lui avec la plus grande délicatesse. Et moi, c'était comme si je lui offrais mon âme. Ma pitoyable petite âme qui aspirait à Dieu malgré tous ses péchés, et qui clopinait sur les rivages des mondes spirituels telle un oiseau mazouté. Terrible vision. Il a pris l'oiseau dans son sein et l'a bercé tendrement.
- Dieu m'a tout montré à ton sujet, Eäryndil. Lorsque je suis venu à toi, je connaissais déjà chaque détail de ta vie. Depuis des mois, je priais moi aussi pour rencontre un ami dans ce monde où le véritable amour est si rare. J'étais en train de mourir de tristesse. Alors Dieu m'a donné la vision de toi, il m'a fait connaître ta prière et... je dois avouer que j'ai été terrifié. Jamais je n'avais pu imaginer que le péché pût atteindre de telles profondeurs. Je viens d'un monde de Lumière et de Charité, un monde régénéré, tel que Dieu l'avait imaginé pour l'Homme avant la Chute. Et les hommes s'y aiment d'un tel amour, ils sont comme des anges...
    Je relevai la tête, le visage baigné de larmes.
- Alors la vision que j'ai eu de toi... ma première vision où je t'ai pris pour l'archange Gabriel...
- C'est mon Ange, qui est aussi moi-même.
- Qu'est-ce qui t'a décidé à venir vers moi ?
- Je ne sais pas. Malgré tout ce que Dieu m'avait montré, je me suis aperçu que je voulais t'aimer, mais aussi que j'avais besoin de ton amour. 
    Que pouvais-je faire, à part me remettre à pleurer ?

13:58 Écrit par Ry | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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