13/10/2013

L'enfance de Shams (saison 8 / chap8-2)

  J'avais raté les pratiques du matin, il était l'heure d'aller travailler.
    Nous avons fait du jardinage. Il fallait désherber le potager, re-tuteurer les tomates, améliorer l'irrigation...
- Comment se fait-il que les tiens ne t'aient pas appris à te nourrir de Xi ?" finis-je par demander tandis que nous étions au milieu des tomates.
- Parce que c'est quelque chose que nous devons découvrir par nous-mêmes, au cours de notre voyage d'études.
- C'est idiot.
- Lorien, mon maître, dit qu'être astreint à ces faiblesses humaines développe l'humilité.
- Pardon, je ne voulais pas dire que ton maître est idiot et Dieu me garde de le penser...    
    Ensuite je me suis tu. Il voyait parfaitement que je me nourrissais de Xi, s'il souhaitait savoir comment s'y prendre, il pouvait me les demander, ce n'était pas à moi de proposer.
- Voudrais-tu m'enseigner tes yogas ?" demanda-t-il comme pour faire écho à mes pensées.
- Ce serait un grand honneur.
- Etre obligé de manger est vraiment pénible et je souhaiterais me débarrasser de cette servitude, qui en outre m'obscurcit l'esprit.
- Je suis à ta disposition.
- Peut-on devenir complètement autonome avec ces yogas ?
- Non.
- Que faut-il faire ?
    Il n'avait vraiment reçu aucune instruction sur ce sujet.
- Il faut séparer ton corps de souffles de ton corps physique, qu'il soit absorbé par quelqu'un dont le Xi est pur, afin qu'il te purifie de tes résidus. C'est la méthode la plus simple, le reste est beaucoup plus incertain.
- Je vois.
    Ce qu'il voyait je pense, c'est que ça ne risquait pas de lui arriver avec moi. Les vers de terre n'avalent pas des étoiles.
    A ce moment, une fille est arrivée pour cueillir des tomates,  avec sur la hanche un bébé qui poussait des hurlements terribles. Il m'a percé les oreilles pendant dix minutes, le temps qu'elle reparte avec ses tomates.
- Tu m'as dit que ton monde avait été lavé du péché originel" repris-je. "J'imagine que vos enfants ne sont pas comme celui-là.
- Nos bébés ne souffrent pas comme les vôtres, et la naissance n'est plus une épreuve. L'incarnation est infiniment moins douloureuse parce que la matière est moins éloignée de son état spirituel. Toutes les émotions perturbatrices que l'on peut voir chez les enfants des mondes ordinaires n'ont pas l'occasion de se manifester, parce que le bébé n'est pas seulement nourri physiquement, il est nourri psychiquement par tout son environnement, qui forme une unité bienfaisante autour de lui. Les animaux, les plantes, les gens, mais aussi les anges, sont tous ses amis. Quand j'étais petit, les esprits des fleurs venaient caresser mon âme et les esprits des animaux venaient me raconter des histoires merveilleuses. Parfois des anges venaient me voir pour m'entretenir des choses spirituelles et faire croître mon âme dans l'amour de Dieu. Même si ma mère oubliait de me nourrir de temps en temps car elle a une notion du temps assez particulière, je n'avais pas le loisir de m'en apercevoir, tout occupé à vivre de grandes aventures avec mes amis.
     A son récit, je ressentais une émotion poignante. Je l'imaginais enfant, et c'était une vision puissamment inspirante.
    Je sais que la plupart des humains s'imaginent que les petits enfants sont heureux, et que cette espèce d'imagination les habite d'une façon que tous jugent inspirante. Mais c'est un mensonge. Il suffit d'observer leurs enfants (j'inclus mon peuple dans ma conception de l'humanité) pour voir en eux tous les germes de l'être dégénéré qu'est l'Homme déchu. Les mères se croient aimées de leurs bébés, s'imaginent entretenir avec eux une relation extraordinaire, mais ce n'est là qu'instinct vital, relation vampirique. L'enfant se nourrit du lait de la mère, la mère se nourrit des gouttes brillantes de son petit et lui donne en échange tous ses souffles contaminés. Si l'on y regarde de près, la vie dans la matrice semble une véritable épreuve pour l'embryon et le foetus, sans compter que l'incarnation progressive de l'âme dans le corps semble être une souffrance terrible pour le bébé. Il n'y a rien d'idyllique là-dedans, seulement la souffrance du samsara. Ce que Shams me décrivait, c'était autre chose. Il appartient clairement à une humanité régénérée, au moins partiellement, ce qui n'a rien à voir avec l'imagination de la vie rêvée des petits enfants.
- Qu'as-tu ressenti, lorsque tu as été mis en contact avec le reste de l'univers, la part déchue ?
- Une souffrance inimaginable. C'était comme si, habitant dans un lieu plein de lumière et de bonheur, on me plongeait dans un marécage ténébreux et glacé, au sein d'un jungle obscure pleine de reptiles passant leur temps à se dévorer les uns les autres, sur une planète si éloignée du soleil qu'on n'en voyait presque plus rien. Cependant j'ai trouvé une grande consolation dans la compassion que je pouvais ressentir à l'égard des pauvres êtres qui m'entouraient. Malheureusement, cela m'a créé un nouveau sujet de souffrances car je pouvais voir qu'ils y étaient tout à fait insensibles. Si je ne faisais un effort particulier pour faire pénétrer en eux mon influx spirituel, ils ne voyaient rien. Cependant mes instructions sont d'observer et d'apprendre, pas de fonder une nouvelle religion. Je ne dois pas interférer avec les autres êtres, leurs perceptions, leurs croyances.
- Quand était-ce ?
- Il y a trois ans et demi, lorsque je suis arrivé ici. Fort heureusement, j'étais accompagné de mon maître, Lorien, qui est resté avec moi pendant un peu plus de deux ans, jusqu'à ce que je sois à même de voyager seul, d'apprendre, et de communiquer sans interférer.
- Pourquoi cette obligation ?   
- C'est l'ordre de Daniel.
- Avec moi tu es intervenu.   
- Toi, tu priais pour cela depuis des mois. Et moi, depuis le départ de Lorien, je priais pour rencontrer un être tel que toi, en qui je puisse déverser mon amour, et qui soit assez solide pour le contenir.
- Mais je suis si faible.
- Tu es un Asûrim. Tu te sens faible en raison de la puissance de ton vital. Transformé en énergie spirituelle, c'est un feu qui te brûle, une force qui te brise. Mais tout le monde éprouve cela, chacun à son niveau. N'oublie pas ta nature angélique primordiale. Ce n'est pas comparable aux humains, et d'ailleurs tu le sais bien, toi qui as la crainte de t'unir à leurs femmes pour cette raison précise.
- Et les gens ? N'as-tu pas trouvé des gens qui t'aimaient ?
- Crois-moi ou non, les gens ne désirent absolument pas le véritable amour, ni l'intelligence. Ayant vécu toute ma jeunesse dans un lieu où tous les êtres ne désirent rien d'autre qu'un partage d'amour et de connaissance, je peux te dire que c'est dur d'être ici, et de sentir ce refus obstiné, sourd, et surtout cette détestation... Les parents envers les enfants, les enfants envers les parents, le maître envers le serviteur, le serviteur envers le maître, le riche envers le pauvre, le pauvre envers le riche, l'homme envers la femme, la femme envers l'homme... Ce monde n'est pas le lieu d'une simple indifférence, il est le lieu d'une malveillance sournoise, intelligente et déterminée, d'une guerre perpétuelle de l'Homme déchu contre lui-même et toute la création. Tout cela, sous le masque de l'amour, du bien collectif ou individuel, de la fraternité, de tout ce que tu veux...
- N'as-tu pas rencontré des saints ?
- J'ai rencontré quelques religieux éclairés, mais tous étaient fanatiques à leur façon, convaincus que seule leur religion était véridique. Même saints, il restent étrangement soumis à certaines limitations humaines. Chaque saint ne voit dans ses visions que les saints de sa propre religion, et n'éprouve nul désir de connaître les autres. Aucun d'entre eux n'a voulu me connaître, qui suis-je pour m'imposer ?
- Combien d'années vas-tu rester ?
- Ma formation sera terminée le jour où je saurai comment me téléporter sur mon monde natal.
- Sans l'aide d'un procédé technologique ?
- Oui.
    J'étais perplexe. Que cela soit le "certificat de fin d'études" des elfes de son monde en disait long sur leur degré d'évolution.
- Cela prend combien de temps en moyenne ?
- Quelques années.
- Est-ce que tu sais comment t'y prendre ?
- Je n'en ai pas la moindre idée pour le moment.
    En un sens c'était rassurant pour moi.
    Après quoi il s'est tu, quant à moi je suis resté silencieux un bon moment. Il me fallait le temps d'intégrer tout ce qui s'était bousculé dans mon esprit et dans mon corps tandis qu'il parlait. Chacun de ses mots évoquait en moi une foule d'impressions spirituelles, de sentiments, d'émotions, de sensations, cela était dû aux mouvements de son aura qui décrivait sa pensée en même temps qu'il l'énonçait. Je me sentais comme une flûte entre les mains d'un flûtiste, qui faisait passer en moi toute la beauté, la tristesse, la douceur... éprouvées par son âme. Mais pas seulement. Il y avait de puissantes impressions sensorielles, qui étaient en même temps l'expression d'impressions spirituelles, car rien n'était séparé. La jungle qu'il avait décrite, je l'avais vue, cette vision m'avait empli de crainte et d'angoisse, j'avais ressenti l'éloignement du soleil spirituel, l'oppression de l'âme, le poids du péché de ce monde qui était inscrit dans la matière même qui le constituait - bien qu'il n'y eût, au sens strict, pas de matière, chaque conscience projetant son propre univers. Mais si la matière de l'univers de Shams était plus spirituelle, celle qu'il percevait dans l'esprit des autres était dure, tranchante et plein de colère. C'était une matière qui s'était coagulée sous l'effet de la Séparation d'avec Dieu, et qui contenait en son sein tout le péché de l'humanité. Il n'avait pas besoin de m'expliquer ce qu'était l'histoire de l'univers de son point de vue - dont il m'avait livré quelques bribes - pour que je la perçoive. La Chute avait coagulé la matière par vagues successives, et chaque apparence matérielle n'était que la contrepartie d'une intention spirituelle, de l'exercice de la liberté dans un sens ou dans l'autre - l'amour de Dieu et l'union, ou la colère de Dieu et la séparation, entraînant l'angoisse et la mort.

13:22 Écrit par Ry | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

Commentaires

"...c'est dur d'être ici, et de sentir ce refus obstiné, sourd, et surtout cette détestation... Les parents envers les enfants, les enfants envers les parents, le maître envers le serviteur, le serviteur envers le maître, le riche envers le pauvre, le pauvre envers le riche, l'homme envers la femme, la femme envers l'homme..."

En effet, je vois avec ma fille comme on peut vite aller dans ce sens. Je n'arrive pas à voir si je "l'aime" parfois de manière pas trop contaminé (si tant est que ce soit encore de l'amour), mais j'ai l'impression de percevoir par moments le début de processus de détestation. Par exemple, par faiblesse de ma part et par mes voiles, ses perturbations en font un petit monstre et si je ne sais réagir elle va commencer à me taper sérieusement sur les nerfs et pof ! c'est là que ça peut dégénérer si on n'y prend pas garde. Alors, j'espère, et je prie Dieu pour, que du moins j'arriverai à me rendre compte de plus en plus de ce processus, surtout qu'il commence à m'apparaître de plus en plus clairement que parfois ses propres perturbations sont un vif et frais reflet des miennes, donc je ne peux d'autant moins l'accuser, mais par contre je peux essayer d'être ferme, sans être agressive, et ne pas céder à ses colères, ses geignements. Personnellement ce que je trouve difficile entre autre, c'est de reconnaître ses propres perturbations dans son enfant, de ne pas les voir extérieures, mais aussi d'arrêter de vouloir être son Messie, d'accepter de voir son enfant se débattre seul en quelque sorte avec ses perturbations, car si on ne lui apprend pas il n'ira pas bien loin dans la vie. Bref, je m'égare peut-être un peu du sujet...

Écrit par : Grenouillette | 14/10/2013

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