14/10/2013

L'épreuve de Shams (roman saison 8 / chap8-5)

    Shams est rentré une heure plus tard.
    Il s'est assis en face de moi sans rien dire, et il a pris un livre l'air de rien. 
- As-tu déjà connu l'amour d'une femme ?" demandai-je soudain.
- Tu parles d'union physique ?... L'occasion ne s'est jamais présentée.
- Ne l'as-tu jamais désiré ?
- Quand je désire m'unir à une âme, je n'ai pas besoin de cela.
    Je soupirai.
- Quand j'ai atterri ici, j'ai été l'hôte du Roi pendant quelque temps, mais sa fille aînée s'est éprise de moi sans que je le veuille. Un soir où je lui réitérais mon refus, elle a essayé de se jeter du toit. Je n'ai pas eu le choix, mais ensuite elle a essayé de se perdre en moi, et je l'ai ramenée de justesse. Plus tard, lorsque j'ai cru trouver un maître, sa fille m'est tombée dans les bras alors que je faisais tout pour l'éviter. Je l'aimais, je n'ai pas su lui dire non. A aucune de ses demandes. Elle a failli mourir elle aussi.
- Qu'essaies-tu de me dire ?
- Que les gens viennent vers moi pour mourir, alors même que j'ai fait voeu de préserver la vie, et que je ne veux plus rien avoir à faire avec mes anciennes habitudes. Régulièrement il y a des moribonds, des désespérés, des suicidaires... qui viennent m'entreprendre pour que je les fasse passer de l'autre côté. Quant aux filles, elles viennent me trouver pour faire l'amour, mais une fois qu'elles y sont, elles essaient toutes d'aller plus loin.
- Comment les en blâmer ? C'est parce que chacune d'entre elle a l'intuition que la claire lumière de la mort est la paix éternelle, la suprême béatitude.
- Mais c'est un état que je n'ai pas atteint, et que je ne peux pas leur faire atteindre.
- Cependant c'est une promesse écrite sur ton front.
- Alors je suis un menteur !
- Non. Combien d'humains as-tu assimilés, pour vivre aussi longtemps ?
- Bien trop.
- Tu possèdes maintenant la capacité extraordinaire de retirer tous les souffles vitaux d'un corps humain, jusqu'au dernier. Ceux qui en ont la maîtrise devraient venir te supplier. Les ascètes de la Sainte Montagne auraient tous vu leur Dieu en face de leur vivant, s'ils étaient venus te trouver. Ils n'auraient pas eu à attendre la mort. Cependant, c'est quelque chose que leur voie ne permet pas, et ils n'en connaissent pas l'existence.
- Alors je suis inutile, c'est ce que je disais.
- Il y a d'autres types d'ascèse. Et il y a aussi des femmes, comme tu l'as dit toi-même, qui ont l'intuition de ce que tu peux faire pour elles. Tu dois seulement purifier ton âme par la prière, te défaire de toute tendance égoïste qui pourrait te faire dépasser la mesure, et tout cela t'apparaîtra clairement.
    Je soupirai.
- Et il y a dix minutes, cette fille est venue, Karina. Elle me demande de l'emmener au paradis pour voir son mari et de la ramener.
- Ha !
- Tu l'as dit. C'est fou ce que les filles peuvent inventer pour coucher avec moi. Les bras m'en sont tombés, je te l'assure. Mais derrière ce qu'elle m'a dit, il y a cette profonde vérité que je viens d'énoncer. Si j'accepte, c'est sûr qu'elle va essayer d'y rester, au paradis. Qu'est-ce qui va se passer si elle meurt dans mes bras ?
- Ce sera un scandale assurément.
- Que dois-je faire ?
- Prends bien soin de la ramener.
    Comprenant qu'il me laissait le champ libre, j'ai été submergé par une puissante émotion.
- La vérité, c'est que j'aime trop cela, Shams. Je me fais peur.
- C'est ainsi que les gens sont attirés vers toi. Moi-même...
    Je relevai la tête.
- Quoi, toi ?   
- C'est une tentation que j'ai, en ta présence. Il me suffirait d'un moment dans tes bras pour sceller mon union à Dieu, et j'en aurais fini avec les peines de l'existence. Mais ensuite, qui vais-je aider ? Ce serait vraiment manquer de Charité.
    C'est étrange. Autant je trouvais normal de me sentir attiré par lui, autant je n'aurais jamais penser représenter une tentation pour lui...
- Sinon je suis passé chez le cuisinier, tout à l'heure, il était charmant" fit-il en reprenant son livre.
- Ah bon ? C'est Kumar qui doit être content. Il le battait tous les jours.
- Pauvre garçon.
    Il savait ce que j'avais fait, il n'y avait pas de doute.
    J'ai réfléchi quelques minutes puis je lui ai raconté ce qui s'était passé. Il aurait peut-être un avis pertinent.
- Tu fais bien d'avoir la crainte de Dieu, tu as bien réagi. Tu peux t'attendre à ce qu'il t'éprouve de toutes les manières possibles.
- A ce sujet, tu m'as dit que Dieu t'avait éprouvé toi aussi. J'aimerais savoir comment...
- C'est différent pour chacun, mais je peux te raconter ce qui m'est arrivé. J'avais été envoyé avec Lorien sur une misérable planète dont les habitants s'étaient à moitié auto-détruits par l'usage de l'énergie nucléaire. Divers accidents avaient totalement contaminé la planète, et l'un d'entre eux qui n'était pas confiné était en train d'enlever aux habitants tout espoir d'avoir un jour un descendance saine. Comme tu le sais, notre espèce ne craint pas trop la radio-activité, notre corps se régénère assez facilement là où un être humain serait irrémédiablement détruit, alors j'y suis allé avec Lorien et quelques autres, afin d'accomplir les tâches qui auraient coûté des milliers de vies humaines. Un jour, je travaillais dans la centrale en question, et suite à une panne d'un certain mécanisme électrique, je me suis retrouvé enfermé dans la salle du réacteur. Il n'était plus actif au sens d'une forte activité, mais enfin, tu sais ce que c'est. Un humain n'aurait jamais pu rentrer là-dedans. Quant à moi, eh bien, j'étais censé y rester cinq minutes, et j'y suis resté deux heures. C'était bien trop. Quand je suis ressorti, je n'avais plus une seule cellule intacte, mon corps ne pouvait plus se régénérer.
    Il s'est tu pendant plusieurs minutes, je n'osais pas lui demander de continuer. Finalement il a repris.
- J'ai mis une semaine à mourir, la souffrance physique était terrible, tu sais ce que c'est, nos corps se régénèrent, et je me suis transformé en chose monstrueuse qui se liquéfiait sur place, j'avais des doigts qui me poussaient sur le ventre, un bout de poumon sur la tête, un oeil sur la jambe... quand l'ADN est brisé, tu sais ce que c'est... pourtant ce n'était rien en comparaison de la souffrance spirituelle. Je sentais que cet espèce de feu terrible détruisait dans mon corps tous les liens d'amour, c'était comme si on me dépouillait de tout ce que j'aimais, et que je sois promis à l'enfer". Je le croyais volontiers. Quand on y réfléchit, il n'est pas difficile d'identifier la fission nucléaire comme l'oeuvre pure du démon, qui profane la matière au niveau le plus fondamental en détruisant les liens unissant les atomes. Car ce lien, c'est l'amour divin. "Je ne trouvais plus le repos. Et puis... j'avais dix huit ans, j'aimais les miens, j'avais des projets, je ne voulais pas mourir. Je m'étais mis dans l'idée que ma vie devait être utile aux hommes et à l'univers, que j'avais trop de qualités pour que Dieu me jette dans un coin, simplement, comme un vieux torchon. A la fin, j'ai finalement réalisé qu'Il suscite les qualités là où Il veut, qu'Il élève ou abaisse qui Il veut, et que par moi-même je n'étais rien. A la toute fin, ma souffrance a été soulagée. J'ai pu rendre grâces, et j'ai accepté de mourir sans avoir pu apporter ma contribution à l'univers... Mon âme est montée au ciel, mais j'ai été rendu à la vie.
    A la pensée de son pauvre corps subissant un tel supplice, je me suis mis à pleurer.
- Pourquoi une telle souffrance ?
- Il l'a fait par amour. Cela m'a guéri de certains croyances, concernant certaines choses qui m'auraient été dûes, et puis... Un ange est né de mon épreuve, Daniel en a fait don à ce peuple. Si tu pouvais le voir...
    Soudain il s'est tourné vers moi, m'a pris par les épaules, et il a mis son front contre le mien.
    J'ai vu un ange aux ailes de feu dans un habit de neige, en lequel ces deux éléments cohabitaient harmonieusement. Son visage était très beau. D'une infinie tristesse également. Et c'était comme si à travers lui ma propre tristesse montait vers le Seigneur, se transformait en prière. J'ai compris l'action qu'il pouvait avoir sur les âmes de ce peuple, qui devait être désespéré, comment il les aiderait à mieux supporter leur souffrance - et qui d'un autre côté avait bien mérité son sort, car pour employer cette énergie, il faut une volonté d'auto-destruction caractérisée.
    J'étais agité d'émotions contradictoires. Que cet ange soit né pour le salut d'un peuple, cela donnait un sens à ses souffrances. Mais en même temps, je ne souhaitais vraiment pas que cela m'arrive. Pas sous cette forme, et peut-être pas pour des fous qui avaient pactisé avec le démon dans le but de s'auto-détruire...
- N'aie crainte. Les épreuves prennent la forme appropriée à chacun d'entre nous. Cela, c'était mon épreuve.
- Si toi tu as subi cela, combien ce sera pire pour moi, qui ai tellement péché ?
- Il n'y a pas de rapport entre ces deux choses. Dieu ne te fera jamais souffrir au-delà de tes forces" répondit-il doucement.
- Comment expliques-tu que tu aies perdu le sentiment de Dieu, alors que tu étais déjà si proche de lui ?
- Lorsque l'union à Dieu n'est pas scellée, il est toujours possible de rompre le contact. J'ai essayé de le maintenir, et je n'ai pas pu. Cela m'a montré de manière éclatante que l'être ne m'appartenait pas en propre.    
- Ton union est-elle scellée maintenant ?
- Non. Daniel m'a demandé de ne pas le faire car cela me permettrait d'aider davantage les êtres, tout en me laissant le choix. Une fois qu'elle est scellée, tu ne peux plus partager leur ignorance de la même façon, et l'aide est moins efficiente. Si Jésus avait consommé son union au Père avant la Passion, il n'aurait pas souffert autant, car il n'aurait jamais pu se sentir abandonné. En même temps, il se trouvait à un immense degré de perfection, puisqu'il est parti en corps de lumière immédiatement après. On peut sceller l'union avec un faible degré de perfection, ou bien ne pas le faire avec un grand degré de perfection. Dans le second cas, on peut aider beaucoup plus d'êtres, car on peut redescendre beaucoup plus bas, prendre sur soi leur karma. Mais s'il n'y a plus de support pour ce karma, on ne peut plus le prendre.
    En somme, il avait accepté de différer sa propre béatitude éternelle pour le bien des êtres. Une telle pensée n'a pas manqué de me faire pleurer (encore), d'autant que pour lui, ça ne devait pas être compliqué de sauter de l'autre côté. Mais au lieu de cela, il se promettait lui-même à de grandes souffrances.

19:53 Écrit par Ry | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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