12/10/2013

NDE (roman saison 8 / chap7-4)

   La cloche a retenti, c'était l'heure de l'avant-dernière prière, suivie de l'enseignement.
    Les disciples tous vêtus de blanc étaient réunis sur la terrasse, le Cheikh assis en tailleur sur sorte de canapé au milieu des coussins.
   
    Le discours, je l'avais déjà entendu cent fois, et au bout d'une demi-heure, je m'ennuyais ferme, alors j'ai commencé à observer tous les membres de l'assistance, surtout les jolies filles, dont la moitié étaient voilées d'ailleurs. Mais il n'y en avait aucune qui m'attirait particulièrement, alors finalement j'ai fixé mon attention sur Shams, qui s'était assis au premier rang sur le côté - alors que moi, je m'étais installé au dernier rang de l'autre côté, comme le mauvais élève que je suis. Je le voyais presque de face.
    Les yeux fermés, très concentré dans son écoute, sa posture était belle à voir. A la fois droite et parfaitement détendue, elle donnait une impression de facilité, de détente et de densité. Quant à son corps subtil, il vibrait doucement, et dessinait des formes irisées qui paraissaient suivre une rythme qui évoquait les mouvements profonds de l'âme amoureuse. Je ne sais comment dire. C'était ample, beau, plein de douceur et de bonté, en même temps c'était brillant, j'avais l'impression de voir une danseuse mystique dont le déploiement de formes et de couleurs épousait les paroles du Maître. Je sentais qu'il existait un lien profond entre les deux, mais je n'arrivais pas à savoir lequel. Cependant j'étais fasciné par ce spectacle, et j'ai fini par entrer dans un état de concentration intense où je ne faisais plus qu'un avec l'objet de ma contemplation, suivant tous ses mouvements comme si c'était les miens, et peu à peu j'ai commencé à comprendre le rapport infiniment complexe et subtil qu'ils entretenaient avec le discours que j'entendais, même si j'aurais été totalement incapable de l'expliquer.
    Le discours en lui-même ne semblait rien avoir d'extraordinaire, mais, comme dans tout discours spirituel, il possédait une infinité de sens, dont la profondeur ne dépendait que de l'auditeur. "Dieu" ne signifie pas la même chose pour l'athée, le novice ou celui qui se tient dans Sa proximité, et il en va de même pour tous Ses attributs. Pour l'athée, la Miséricorde est la pitié du fort envers le faible, pour le novice, elle est la manifestation de l'infinie bonté de Dieu qui va lui ouvrir la porte du paradis, tandis que pour le Saint, elle est l'effusion ininterrompue de la grâce divine qui est la nature même de son être.
    Chaque parole prononcée générait dans l'aura de Shams un mouvement, une vibration, une couleur, et par leur contemplation, mon esprit s'ouvrait à une vision supérieure, à la fois du coeur et de l'intellect, à une compréhension nouvelle du discours spirituel Ishraqi, tout à fait au-delà des mots et cependant très fine. C'était une expérience extraordinaire.
    Et puis j'ai eu une autre vision. J'ai été comme pris dans un espace de rêve, qui n'était plus le monde ordinaire, et j'ai commencé à voir une lumière surnaturelle émaner de lui, qui surpassait en splendeur tout ce que je percevais de son aura, et qui s'étendait d'un bout à l'autre de mon champ de vision. Ce n'était pas dans l'espace de la perception ordinaire, et ça n'avait pas de fin, c'était une radiance qui s'ouvrait sur tous les mystères du monde caché. A sa source, un espace insondable et lumineux, sein de toutes les grâces et de toutes les sciences mystiques, et cette lumière s'infusait doucement en mon être. J'en ressentais physiquement les effets, une ineffable suavité, une effusion d'amour, et la vision du seuil des mondes intelligibles.
    C'est alors qu'il a ouvert les yeux et qu'il m'a regardé. Ce que j'ai vu, aucune description ne saurait lui faire justice. C'est une pureté qui m'a transpercé l'âme, une lumière insoutenable. Cela m'a fait l'effet d'un coup de poignard dans le coeur et je me suis effondré sur moi-même en émettant un son étrange, avec la conscience tout à fait claire que je rendais là mon dernier souffle. Je n'en éprouvais d'ailleurs aucun sentiment particulier, j'assistais à cet événement très détaché, comme si cela était en train d'arriver à quelqu'un d'autre. Jamais je n'aurais cru que ma propre mort me laisse si indifférent. Ma conscience a été éjectée vers le haut et lorsqu'elle a passé la fontanelle, je suis arrivé dans une lumière si merveilleuse... et au sein de cette lumière, j'ai vu un Ange flamboyant à l'aspect terrible et magnifique. Je me suis agenouillé avec grande révérence.
- Retourne d'où tu viens.
    La voix était douce, mais impérieuse.
- Qui es-tu ?
- Je suis Mikhail. Daniel m'envoie te dire que tu n'es pas censé mourir aujourd'hui.
- Daniel...
    Il n'a rien ajouté, tandis qu'une force irrésistible me ramenait.
    Quand je suis revenu à moi, j'étais allongé sur le sol, tout le monde me regardait d'un air très bizarre, et Shams était venu s'asseoir à mes côtés, une main sur mon front, l'autre sur ma poitrine. Ses mains étaient si douces que j'ai failli m'évanouir à nouveau... Le vieux Cheikh quand à lui nous considérait d'un air perplexe. Sur ma droite, une disciple qui était apparemment une sorte de médecin nous surveillait d'un air inquiet.
- Vous voyez, le voilà revenu à lui. Tout va bien" déclara Shams.
    Je me suis redressé péniblement, me tenant la poitrine. Depuis que j'avais croisé Gabriel, mon ancien maître, j'éprouvais une instabilité croissante à cet endroit, dont j'ignorais la signification, mais qui avait bien failli m'être fatale.
- Qu'est-ce que s'est passé ?" demanda la fille.
- J'ai eu un étourdissement. Cela m'arrive parfois, je crois que je n'ai pas assez mangé, ce n'est rien de grave.
    J'ai repris ma place, Shams est resté à mes côtés. Je repensais à l'ange que j'avais vu, et j'éprouvais beaucoup d'amour pour lui, même s'il m'était plus apparu comme une émanation des Noms de Majesté que comme une émanation des Noms de Beauté. Mais la douceur avec laquelle il m'avait parlé, malgré son aspect terrible, me faisait l'aimer. Ce Prince du Ciel m'inspirait une puissante dévotion, et j'espérais le revoir.
    Après l'enseignement, j'ai raconté à Shams ce que j'avais vu.
- Mikhail ?" demanda-t-il étonné.
- Oui.
    Il est resté silencieux un moment, puis :
- Daniel te porte un intérêt particulier. Penses-y bien, ne gâche pas cette chance.

    Puis nous nous sommes levés pour nous rendre à la séance de dhikr, il s'en donnait une par semaine à la Confrérie. Nous étions tous en rond, en train de réciter des noms divins de façon rythmée avec des techniques respiratoires particulières. Le Cheikh se trouvait au milieu, et donnait la mesure. Entre le tambour, le chanteur qui avait une voix superbe, et la technique en elle-même (j'en avais déjà pratiqué de semblables), j'ai fini par me retrouver en extase, dans tel un transport d'amour que je me sentais près de défaillir... mais j'en ai été tiré par un coup de coude bien senti. Shams était furieux. Reprenant mes esprits, j'ai réalisé que mon "voile" avait glissé et que j'étais tout nu, tel une fille qui perd son maillot de bain à la piscine. Sauf que c'était mon aura psychique, qui était devenue visible, et dans l'état où j'étais, je brillais de tous mes feux. Certes, les humains n'étaient pas censés les voir, sauf qu'un des disciples était en train de me regarder avec des yeux exorbités. J'ai vite recouvert tout ça, mais le mal était fait. Le mécontentement de Shams m'a tellement perturbé que cela m'a gâché toute la suite. J'avais envie de pleurer, parce que je savais qu'il ne me laisserait plus participer à ces séances, qui sont sûrement ce qu'il y a de mieux sur terre, car on y sent une vraie communion des âmes, quelque chose qu'il est infiniment difficile de trouver dans le monde des humains.

13:54 Écrit par Ry | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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