14/10/2013

Petite discussion en cuisine (roman saison 8 / chap8-3)

    En fin de matinée, j'ai été réquisitionné pour éplucher des légumes à la cuisine, pendant que Shams devait aider je ne sais où. J'étais avec un autre disciple, précisément celui qui m'avait "vu" la veille au soir et j'ai commencé à me demander si ça n'était pas un traquenard, car il n'arrêtait pas de me dévisager avec une insistance pénible.
- Je suis Kumar. Et toi ?
- Ridwân.
- Tu es nouveau ?
- Oui.
    Je voyais bien qu'il avait une requête à formuler, mais par chance il ne savait pas comment s'y prendre, surtout dans un endroit comme la cuisine. Je dis "par chance", parce qu'il me considérait avec une sorte de crainte mêlée de vénération qui ne laissait guère de doute quant à la nature de sa pensée. Je commençais à me sentir très indisposé lorsque le cuisinier s'est approché :
- Qu'est-ce que tu fais toi ? On ne t'a jamais appris à éplucher des patates ?
- Jamais" répondis-je simplement.
- Non mais regarde-moi ces épluchures !
- Vous n'avez qu'à le faire vous-même si vous n'êtes pas content.
    Imaginez-vous qu'il a voulu me frapper. Entre mon indisposition du moment et le souvenir que j'avais de l'avoir vu frapper Shams, je lui ai jeté un de ces regards... Il a poussé un cri de terreur et il s'est effondré sur le sol comme si je l'avais frappé avec une arme. C'était bien ce que j'avais fait d'ailleurs, mon regard peut être comme une lame d'acier qui pénètre dans l'âme des hommes.
- Qu'est-ce que tu lui as fait ? s'exclama Kumar qui semblait presque aussi terrifié lui-même.
    Mon Dieu qu'ai-je fait ? Que dois-je faire maintenant ? Je t'obéirai, quoi que tu m'ordonnes, fis-je en mon âme, avec une puissante prière. En effet, la douleur de ce pauvre homme avait produit en moi une compassion très forte, et il me semblait impossible que je ne sois pas entendu. Je m'attendais à me faire réprimander et à devoir présenter mes excuses les plus plates, mais j'ai entendu : Termine ce que tu as commencé. Et sois plus attentif à l'avenir.
    Le sens, dont les mots n'étaient que le support, était tout à fait clair, et inattendu je l'avoue. Peut-être d'une certaine façon me fut-il plus difficile d'obéir à cela que s'il m'avait demandé de m'humilier, car je me sentais profondément indigne.    
    Le cuisinier était en train de se relever, je me suis placé juste au-dessus de lui, dans une attitude qui aurait pu être qualifiée de menaçante.
- Excuse-toi.
- Pardon...
- Ne t'avise pas de recommencer, ni avec moi ni avec qui que ce soit d'autre. Maintenant tu vas cesser de traiter les gens comme des chiens, tu vas leur parler gentiment, et si tu ne te repens pas, Dieu va te fracasser la tête. Il en a assez de ton comportement.
- Pitié...
- Demande-Lui pardon, prends la résolution d'être bon, et crains-Le.
    Puis j'ai repris ma place. J'avais les mains qui tremblaient et j'ai mis un moment à me calmer. Peut-être que d'autres se seraient sentis très à l'aise dans ce rôle consistant à corriger le méchant tout en étant soutenus par Dieu, moi cela me terrifiait. Je savais trop bien tout le mal que j'avais fait moi-même, et combien j'étais pire que ce pauvre type. Le message que je lui avais transmis, il m'était destiné bien davantage car il me rappelait à quel point je n'avais pas intérêt à m'égarer.
- Qui es-tu ?" demanda Kumar :"Es-tu l'ange du paradis ?
    Il faisait allusion à Ridwân, l'un des anges du paradis dans la religion Ishraqi. La fameuse idée qu'avait eue Shams de me rebaptiser.
- Si j'étais un ange du paradis, est-ce que tu crois que je viendrais éplucher les légumes avec toi ?
- Non... Mais je t'ai vu, hier soir. Tu avais des ailes... des ailes immenses... tu étais si beau...
- Ecoute, tu m'as l'air d'un garçon sensible et intelligent. Tu devrais te rendre compte que tu as des hallucinations, et aller voir le médecin pour lui en parler.
    Il s'est redressé d'un air sincèrement peiné.
- Pourquoi te moques-tu de moi ? Tout le monde se moque de moi, mais je vois des choses, et je sais qu'elles sont réelles.
    Il a accroché mon regard avec une intensité que j'avais rarement vue chez un humain.
- Peut-être que tu vois des choses, mais tu es loin de voir tout ce qu'il y a à voir" répondis-je.
- Tu ne sais pas ce que c'est, quand tout le monde se moque de toi. Je suis arrivé ici il y a six mois, je ne connaissais personne, j'ai été mis à la cuisine, le cuisinier me bat presque tous les jours. Tout le monde s'en fiche bien. C'est moi qui ai demandé qu'on aille te chercher pour m'aider, je me disais que si tu étais un ange, tu ferais quelque chose pour moi.
    J'avais eu raison de soupçonner un traquenard, finalement.
    Pour couronner le tout, je me suis coupé. J'ai perdu trois gouttes de sang, et puis bien sûr, plus rien. Ce pauvre Kumar avait les yeux qui lui sortaient de la tête. Il était temps d'arrêter l'hémorragie de son côté aussi.
- Ecoute, tu dois me jurer de ne rien dire à personne.
- Je te le jure. Mais je ne comprends pas ce que tu fais ici.
- J'accompagne mon cousin.
- Shams ? C'est ton cousin ?
- Oui.
- J'ai souvent travaillé à ses côtés mais il ne parle jamais. C'est un ange lui aussi ?
- Je ne suis pas un ange. Essaie de te mettre ça dans le crâne.
- Mais tu es quoi alors, et c'est quoi ces ailes ?
- Je suis différent. Et tu m'as juré de ne rien dire.
- J'ai juré pour le doigt. Pour le reste, je ne dirai rien si tu me dis ce que tu es.
    Du chantage. Je n'en revenais pas. Voilà ce qu'on gagne à être gentil avec les gens. J'ai pointé mon couteau vers lui, et un regard encore plus acéré.
- Ne plaisante pas avec moi.
    Il a baissé la tête.
- Pardon.
    Puis j'ai quitté la table. Mieux valait couper court à cette discussion.

15:54 Écrit par Ry | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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