15/10/2013

Vivre complètement le désir

Comme je l'ai expliqué dans le post précédent, pour recevoir la lumière divine, il faut intensifier son désir. Voici un petit passage de mon roman (qui ne sera pas publié avant un bon moment), qui montre dans quel état se trouve une personne qui ne cherche pas à s'anesthésier. Je n'exagère nullement, bien au contraire.
Le héros, devenu une héroïne, est en quelque sorte transporté dans le passé, ou plutôt une monde probable.

 

    C'est ainsi donc qu'hier soir je me suis endormie en pleurant, car ce désir qui m'était si cher m'avait habitée toute la journée, je me sentais indigne et que je ne savais plus que faire.
    Au milieu de la nuit tout à coup, je me suis réveillée. Vêtue d'habits masculins, j'étais affalée sur une table de laboratoire, devant un écran d'ordinateur en veille, l'éclairage aussi était en mode veille, tout était calme et silencieux, plongé dans l'obscurité. Je m'étais endormie sur mon travail, comme souvent.
    Je me suis levée, j'ai regardé à travers le store. Plus bas, les rues de la ville étaient luisantes de pluie, les enseignes des magasins fermés jetaient des reflets multicolores sur le trottoir. Je me suis frotté le visage, et j'ai fait quelques pas pour revenir vers mon siège, avec un soupir. Soudain, mes yeux sont tombés sur la lettre. La lettre. Seigneur ! Quelle heure pouvait-il être ? Deux heures dix, d'après l'horloge. Et j'avais rendez-vous à trois heures ! Attrapant la lettre, je suis sortie du laboratoire en toute hâte et je suis descendue dans la rue que j'ai traversée en courant. Par chance, mon hôtel ne se trouvait qu'à quelques minutes à pied.
    J'étais ici pour assister à un colloque sur l'hyper-propulsion, aux frais de la princesse. Je dois dire que j'ai toujours été étonnée des endroits choisis pour ce genre de colloques, mais à la réflexion, pourquoi se priver ? En effet, je me trouvais à Smyrna, l'une des stations balnéaires les plus chics de la planète Lavinia, qui n'était elle-même qu'une immense entreprise touristique pour riches en mal de merveilles de la nature, d'océans, de montagnes et de verdure. Il faut dire que notre vie dans les vaisseaux spatiaux n'était pas des plus exaltantes, même si moi-même j'avais la chance de résider dans le Lophora de mon père, qui faisait dix kilomètres de diamètre, et qui comptait de nombreux parcs. Mais l'océan, la brise marine, l'odeurs des pins et du varech, les nuits étoilées... c'est quelque chose qu'on ne trouve pas, même sur les vaisseaux spatiaux les plus grands et les plus perfectionnés.
    Je suis remontée dans ma chambre en hâte, serrant la précieuse lettre contre mon coeur.    
    Ma tendre et douce amie, je ne sais qui vous êtes, mais votre lettre m'a touché, et je me plais à croire que vous êtes aussi belle que je l'espère. Venez me rejoindre cette nuit à trois heures dans la suite royale du Crystal Palace, afin que nous discutions ensemble des suites à donner à cette affaire. Adhemar.
    J'ai pris une douche rapide, j'ai tressé mes cheveux avec soin, cheveux que j'avais très beaux et très doux, et j'ai mis ma robe de soirée bleu ciel, avec des broderies d'argent. Je ne m'inquiétais pas tant de mon apparence physique, car je me savais très belle, que de mon inexpérience. Bien que je sois androgyne, comme tous mes pairs, mon éducation m'avait déterminée à être un homme, et depuis presque deux siècles, je me sentais assez confortable dans ce rôle. J'avais du succès auprès des femmes, j'étais un amant fort apprécié, et je n'avais jamais trop songé à virer de bord, jusqu'à ce que je croise le Seigneur Adhemar, l'année précédente, au cours d'une soirée organisée par mon père. A sa vue, j'avais eu un éblouissement, et mon coeur avait chaviré. Mais vêtu comme je l'étais, et si jeune, je n'avais pas la moindre chance de l'intéresser. Pendant un an j'avais souffert le martyre à sa pensée, et finalement j'avais fait cette chose folle, je lui avais écrit cette lettre où je lui déclarais ma flamme. Et il m'avait répondu !
    En montant dans le taxi qui me conduirait à son hôtel, j'ai cru défaillir. Enfin j'allais le rencontrer, enfin il allait me prendre dans ses bras, me parler de sa voix si douce et me dire des mots d'amour. En même temps j'avais si peur qu'il se moque. Ma démarche était celle d'un homme, ainsi que toutes mes manières, même si, en pensant à lui, je me sentais tout à coup devenir femme. Et puis j'étais tout à fait vierge, de ce côté de ma personne, mais peut-être que cela ne serait pas pour lui déplaire ? En tous cas, depuis que je l'avais rencontré, je sentais dans mon corps une énergie nouvelle, mes veines étaient irriguées d'un désir que je n'avais jamais connu. Moi qui affectionnais mon rôle de mâle un peu dominateur, l'émoi que je procurais aux femmes et la façon dont elles s'offraient à moi, je rêvais d'un Maître qui me prendrait à sa guise, me soumettrait à sa volonté, ferait de moi son esclave. Un androgyne quatre fois millénaire comme l'était le Seigneur Adhemar, c'était un aigle parmi notre peuple, un phénix, un être infiniment puissant... O mon Dieu, jamais je n'allais arriver au cinquième étage, j'allais m'évanouir dans l'ascenseur et j'ai dû me retenir aux parois de la cabine. Mais, bon an mal an, un pas après l'autre, avec des soupirs à réveiller tout l'hôtel, j'ai réussi à me traîner jusqu'à sa porte en m'appuyant au mur d'une main, l'autre main pressée sur mon coeur, mon pauvre coeur mis à si rude épreuve. O quelle souffrance et quelle extase étaient déjà les miennes sur ce chemin de croix pavé de riches tapis, bordé de tentures en velours ! Le coeur battant à tout rompre, les jambes en coton, j'ai frappé à sa porte si faiblement qu'il n'avait aucune chance de m'entendre. Saisi d'éblouissements, j'étais en train de faire un malaise vagal, il fallait que je me reprenne. Après quelques profondes respirations qui ne m'ont guère aidée parce que j'étais déjà en hyper-ventilation, j'ai réussi à prendre mon courage à deux mains et à frapper plus fort. Bientôt, j'ai entendu des pas et la porte s'est ouverte.
    C'était lui, et il était encore plus beau que dans mon souvenir. Vêtu d'un élégant costume noir brodé d'or qui lui allait à merveille, ses cheveux soyeux tombant en cascade sur ses larges épaules tandis qu'une autre partie était attachée à la façon des guerriers d'autrefois, il m'a fixée de son regard clair, que je sentais empreint d'une bienveillance qui m'aurait redonné du courage, si la perspective de ce qui allait suivre ne m'avait portée à défaillir. Je me suis accrochée au chambranle de la porte.
- Entrez" fit-il d'une voix grave et chaude, dont les harmonies me faisaient délicieusement vibrer.
    J'ai avancé jusqu'au centre de la pièce, je me sentais si maladroite et si gauche, et cependant si fragile que je ne voyais pas comment son instinct de mâle n'aurait été porté à désirer une proie si vulnérable - car ainsi sont les hommes, j'en savais quelque chose.
    Posément, il a refermé la porte et il est venu vers moi d'un pas tranquille, sûr de l'empire qu'il avait sur moi. Il me dépassait d'une demi-tête, moi qui suis pourtant grande. Je sentais que dans le secret de son âme, il jouissait de cet instant, où il tenait entre ses mains le coeur d'une pauvre créature éperdue d'amour pour lui, petit coeur tremblant qu'il pouvait vivifier ou broyer à sa guise.

21:37 Écrit par Ry | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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