16/10/2013

La malédiction de Gabriel (roman saison 8 /chap9-a)

    Vers midi, tandis que j'étais en train de cueillir des herbes aromatiques avec Shams qui m'énumérait les propriétés de chacune, j'ai été pris d'un fort mal de tête et je me suis senti si mal que je me suis effondré, saisi de frissons.
    Il a touché mon front.
- Tu es brûlant.
- Je suis malade.
- Tu n'es absolument pas malade.
    Avec stupéfaction je l'ai vu plonger sa main dans ma poitrine, ou peut-être était-ce une hallucination. Toujours est-il qu'il en a tiré une sorte d'horrible serpent noir plein de piquants qu'il avait attrapé par la gorge et qui s'est mis à se débattre en essayant de le mordre, mais lorsqu'il en a eu tiré le tiers, j'ai senti une douleur insupportable au coeur, comme si on m'arrachait l'âme, et j'ai poussé un cri déchirant. Il a essayé de le dérouler délicatement, mais le serpent m'a serré le coeur, et je me suis tordu sur le sol en criant.
    Il a donc cessé d'insister et le serpent est revenu se loger à sa place.
- Il est temps de rendre visite à celui qui a fait cet ouvrage.
- Ne peux-tu l'enlever ?
- Seul Gabriel le peut. C'est un pouvoir que Dieu lui a donné personnellement, pour son malheur.
- Je ne peux plus marcher.
- Nous ne sommes qu'à vingt kilomètres de chez lui" déclara-t-il en me soulevant. "Nous allons trouver une charrette.
    Il m'a porté comme il l'avait fait le premier jour. 

    Lorsque nous sommes arrivés chez Gabriel, en début de soirée, c'est sa femme qui nous a ouvert. Elle nous a salués, avant de nous conduire à son mari sans problème.
    Il se trouvait sur sa terrasse au milieu des rosiers et des jasmins, avec quelques disciples que je connaissais de vue.
    Shams m'a déposé sur le sol, et s'est incliné devant lui, mettant un genou à terre.
- La paix soit sur toi, Gabriel...
- Paix sur toi, Shams.
    Ils se connaissaient donc. Shams se releva.
- Je viens vers toi avec une requête. Je suis venu te demander humblement d'ôter ta malédiction de ton ancien disciple, car il maintenant il est avec moi.
- Cela m'est impossible" répondit simplement Gabriel, qui avait manifestement un compte à régler avec moi.
    Shams se prosterna, s'humiliant devant lui d'une façon qui me serra le coeur, alors qu'il n'était certainement pas celui des deux qui devait s'abaisser devant l'autre. Mais il le faisait pas amour pour moi.
- Révéré Cheikh, je t'en conjure, oublie ta rancune et accède à ma requête, cet homme est mon bien-aimé disciple et j'ai besoin de ton aide.
- Cet homme est un mécréant qui a fait plus de mal que notre esprit ne saurait le concevoir. Il ne mérite pas de vivre.
- Qui es-tu pour en décider ?
- Ton esprit est obscurci par les sentiments que tu as pour lui. Et malgré toute l'amitié que j'ai pour toi, je n'ai certainement pas l'intention de te céder. Tu es jeune, tu as encore beaucoup à apprendre, que cela te soit une leçon, afin qu'à l'avenir tu ne te lies pas d'amitié avec des criminels.
    Je n'en revenais pas. Encore un qui était totalement aveugle. 
- Gabriel, tu es mon frère, nous sommes du même sang, au nom de l'amour qui fonde l'unité de notre clan, aide-moi je t'en prie. Je ne puis croire que tu veuille me briser le coeur en prenant la vie de mon bien-aimé. Je t'en supplie, libère-le, au nom de Dieu le Tout-Miséricordieux le Très-Miséricordieux...
    Son attitude était maintenant celle d'une supplication absolue, mais je sentais que ça n'était plus pour moi, c'était pour sauver Gabriel.
    Cependant, tel Pharaon, ce dernier ne démordit pas.
- Je regrette, mon ami. Je suis sincèrement désolé pour toi.
    Shams se leva lentement et le regarda d'un air triste.
- J'ai fait tout ce qui était en mon pouvoir pour te préserver. Tu mourras dans trois jours.
    A ces mots un vent mauvais a balayé la terrasse, et j'ai eu la vision d'une nuée qui s'assemblait au-dessus de nos têtes. En son centre, au sein d'une ténèbre de désespérance, apparut un ange terrible environné d'éclairs, et j'en ai conçu une telle frayeur que j'ai cru mourir sur place. Shams m'a détourné brutalement :"Ne regarde pas !
    Gabriel était livide, et j'ai su qu'il voyait la même chose que moi, sauf que cette vision lui était destinée. Il se jeta à son tour aux pieds de Shams, comme s'il réalisait d'un coup erreur.
- Pardonne-moi ! Je ne savais pas !
    Jamais je n'aurais cru le voir aux pieds de qui que ce soit, et j'avoue que j'en étais extrêmement troublé, et peiné en un sens. Malgré ce qu'il m'avait fait, j'éprouvais la plus grande compassion pour lui.
- Je ne peux rien pour toi, c'est entre les mains de Dieu.
- Oh je t'en supplie, je t'ai manqué de respect, j'ai été orgueilleux, je suis un insensé !
    Il pleurait toute les larmes de son corps.
- Si je pouvais faire quelque chose, je le ferais.
- Shams, Shams, aie pitié de moi, pour l'amour de Dieu !
    A ce moment j'ai repensé à l'histoire de Moïse à qui Dieu avait donné l'autorisation de châtier un pécheur endurci, et qui avait fait s'ouvrir le sol sous ses pieds pour l'envoyer en enfer. Le pécheur avait eu beau se repentir mille fois, Moïse s'était montré inflexible. Alors Dieu lui était apparu et l'avait repris sévèrement, en lui disant qu'il avait le coeur dur, et que lui, Dieu, aurait pardonné à la première demande de son serviteur.
    Shams n'était pas comme ça, je le savais. C'était un être d'une miséricorde infinie, j'en avais l'expérience, alors pourquoi ne pardonnait-il pas ?
    Je me suis jeté sur le sol, à ses pieds :"Mon dieu je t'en supplie, entends les prières de ton serviteur Gabriel qui s'est repenti avec sincérité et délivre-le de ton courroux.
    Shams secoua tristement la tête.
- Il ne s'est nullement repenti, bien au contraire, il n'a fait qu'aggraver son cas.
    J'ai regardé Gabriel, et soudain la lumière s'est faite dans mon esprit. Levant la tête vers Shams, j'ai lu dans son regard que je n'avais pas le droit de lui dire quelle était sa faute, qu'il lui fallait comprendre par lui-même... ou bien mourir.
- Viens, mon ami, allons nous-en.
    Je l'ai suivi le coeur lourd, j'entendais Gabriel sangloter dans mon dos, mais en même temps je comprenais. Sa faute n'avait jamais été de manquer de respect envers Shams, et lorsqu'il s'était exclamé "je ne savais pas !", certes il avait manifesté l'ampleur de son égarement. Sa faute, c'était sa dureté de coeur, le ressentiment qu'il nourrissait pour moi au point qu'il n'aurait pas hésité à briser le coeur de Shams, l'être le plus doux et le plus humble qui soit. Et pour se justifier il avait dit "Si j'avais su que la police était cachée derrière un buisson, je n'aurais pas grillé ce feu rouge". Au lieu de reconnaître qu'il avait tant nourri le mal en lui qu'il était maintenant capable de faire du tort à un innocent.
- Est-ce qu'il sera sauvé s'il se repent ?
- Assurément, car Dieu est miséricordieux, mais il n'est pas certain qu'il reconnaisse sa faute.
- Je ne veux pas qu'il meure.
- Et moi ? Crois-tu que je souhaite cela ? Gabriel est de ma race, il est le fils d'Elendriel, même s'il a été élevé ici. C'était un être d'une grande qualité, autrefois. Lorsque je le vois, je vois ce que j'aurais pu devenir si Daniel ne m'avait sauvé de mon orgueil.
- Je ne le crois pas. Jamais tu ne serais devenu comme lui.
- On ne peut pas savoir. Des esprits bien plus élevés que nous ont déchu par orgueil, nous ne devons pas supposer que cela ne nous arrivera pas.
- Est-ce qu'on ne peut vraiment pas l'aider ?
- Le résultat doit être le choix de sa liberté. Si est contraint de la plus infime manière, le mal demeurera en lui, et Daniel ne le permettra pas. Il faut comprendre que Gabriel occupe la position d'un maître spirituel, il a de nombreux disciples, et bien qu'il enseigne une variante de la religion Ishraqi, il tient son pouvoir spirituel de la lignée d'Elendriel. Daniel n'a pas l'intention d'y laisser perdurer des maîtres corrompus, et malgré toute l'amitié que j'ai pour Gabriel, je pense que la pureté de la lignée est plus importante.
   Nous sommes rentrés, et j'ai passé la fin de l'après-midi à lui montrer les yogas qui l'intéressaient. Mon malaise avait disparu, mais je sentais toujours peser ce poids sur mon coeur.
- Et le serpent ?
- Soit Gabriel se repent et vient te l'enlever, soit il se dissoudra au moment de sa mort. Dieu lui a donné le pouvoir de proférer des malédictions que lui seul peut lever, son exemple nous montre que nous ne devons pas demander de tels pouvoirs, et ne jamais les utiliser si par malheur ils nous échoient.

19:27 Écrit par Ry | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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