16/10/2013

Yelenn (roman saison 8 / chap9-b)

    Cette nuit, j'ai fait une rencontre qui me laisse encore défaillant. Nous venions de finir la séance de yoga avec Shams lorsqu'une grande lueur saphir a illuminé le plafond de notre hutte. Il est devenu transparent, comme si cette lumière était la sainte clarté d'où naît la monde manifesté, et j'ai vu un chemin de joyaux qui descendait des étoiles. Et par ce chemin, un ange venait vers nous. Il avait l'apparence d'une femme vêtue de diamants, avec de longs cheveux d'émeraude, des yeux du vert le plus pur, des lèvres de rubis, ses ailes étaient comme la neige la plus éclatante et elle portait un coffret d'or où étaient tracées des lettres de lumière. Lorsqu'elle s'est posée dans notre petite chambre transformée en palais royal par la merveilleuse lumière dont elle était auréolée, je me suis senti défaillir. L'ange de Shams s'est levé et ils se sont unis dans un flamboiement qui m'a presque fait mourir. Car tout ce que je voyais, cela se passait aussi à l'intérieur de moi, dans mon coeur.
    Lorsque j'ai repris mes esprits, la luminosité était redevenue normale et Shams se trouvait avec une femme d'une beauté surhumaine, une elfe noire aux cheveux blonds et à la peau d'une blancheur immaculée, vêtue d'une longue robe blanche. Je compris que c'était sa mère.
    Je me suis levé pour me prosterner devant elle.
- La paix soit avec toi, fils d'Elendriel et de Feännor" fit-il d'une voix merveilleusement chaude et maternelle.
    J'ai pensé à ma mère et je me suis mis à pleurer, tandis que j'étais encore à genoux. Elle m'a relevé d'une main incroyablement douce.
- Ménage-le, maman, il a le coeur faible" fit la voix de Shams.
- Pauvre garçon... Je ne peux l'embrasser ?
- Oh si !" m'exclamai-je en me jetant dans ses bras.
    Elle m'a enveloppé de sa douceur, et je me suis retrouvé au paradis des petits enfants. C'était un sentiment qui n'avait rien à voir avec celui que je connaissais lorsque Shams me prenait dans ses bras. Avec lui, la tonalité dominante était l'amitié consolatrice, la fraternité des âmes, bien que ma femme intérieure ressente parfois quelque chose d'un peu plus viril et se prenne à souhaiter davantage. Avec sa mère, c'était un peu comme si je me retrouvais dans les bras de la Vierge Marie, telle que je n'avais jamais réussi à l'imaginer. Mais grâce à elle, je commençais à en concevoir la qualité maternelle fondamentale, c'était comme si un paradis tout nouveau s'ouvrait devant moi.
    Ensuite elle a ouvert son coffret et elle en a sorti une sorte de boîte en bois, une boîte toute simple.
- C'est un cadeau de ton oncle Rama. Il a beaucoup travaillé dessus, mais je ne sais si cela va bien fonctionner sur ce monde.
- Oh... un Compagnon !
    Shams avait l'air ravi.
- Quant à moi et à ton père, voici notre cadeau" fit-elle en le prenant par les épaules pour le regarder dans les yeux.
    Je n'ai pas vu ce qu'elle lui a donné, mais il est tombé à genoux et il s'est mis à pleurer. Elle l'a serré contre elle.
- Mon petit...
- Maman, si tu savais comme je souffre, ici...
    Elle s'est mise à pleurer elle aussi. Du coup j'ai recommencé moi aussi à verser toutes les larmes de mon corps.
    Lorsqu'il a pu sécher ses larmes, Shams lui a préparé un thé, et ils sont restés assis face à face un bon moment. Ils ne parlaient pas, mais leurs auras se touchaient, dansaient ensemble, j'imaginais qu'ils échangeaient des idées, des sentiments, des histoires...
    Finalement, elle m'a demandé de venir à côté d'eux et son aura s'est mise à toucher la mienne de toutes sortes de façons. Elle essayait de m'apprendre à communiquer à leur manière, et moi j'étais pire qu'un bébé. Ils s'y sont mis à deux, et je crois qu'ils ont fini par trafiquer quelque chose dans mon esprit, parce que j'ai commencé à comprendre. Ils étaient en train de me montrer des symboles. Le problème, c'est qu'il me manquait des références, un bon nombre de ces formes ne signifiaient rien pour moi, tout simplement parce que je n'en avais pas l'expérience. Mais j'étais fasciné. C'était un langage universel, parce que les formes données à voir étaient celles des canaux, et la qualité de l'énergie. Pour prendre un exemple, quand nous disons le mot "colère" ou "amour", personne ne sait au juste de quoi nous parlons, parce qu'il s'agit juste d'une forme sonore qui peut désigner une infinité de formes énergétiques. Dans le langage que j'étais en train d'apprendre, il y a mille formes d'amour ou de colère, puisqu'il s'agit tout simplement de montrer le chemin d'énergie correspondant au sentiment. Par exemple, rien ne peut correspondre à la phrase "j'aime Shams", ça n'a aucun sens. Ce qui a un sens, c'est quelque chose qui me passe par le coeur, par les mains, par les épaules, par la bouche, par une multitude de canaux, avec toutes les combinaisons possibles... Cela peut être plat, longiligne, élevé, pétillant, suave, tournoyant, mais aussi rouge, vert, bleu, en fonction des éléments qui entrent en jeu... J'ai réalisé que Shams savait parfaitement de quelle manière je l'aimais, parce qu'il connaissait ce langage, il baignait dedans depuis qu'il était bébé. S'il me faisait parler, c'était simplement parce que le fait d'exprimer verbalement ma pensée aidait mon corps subtil à s'exprimer, une habitude millénaire de bavardage... Lui-même n'en avait pas besoin et d'ailleurs se sentait affreusement limité par le langage humain.
    Je comprenais soudain que ce corps subtil, cet espèce de réseau nerveux lumineux qui est le propre de notre espèce, est la traduction matérielle de la façon dont communiquent les anges, et que nous aurions pu en faire un formidable outil de communication... au lieu d'y planter des aiguilles comme je le faisais autrefois, et de chercher à nous en servir pour développer tout un tas de siddhis plus ou moins démoniaques. Ce qui est vraiment un usage très grossier d'une faculté merveilleuse. Nous étions semblables à des hommes qui auraient perdu la faculté de parler, comme des bébés qui auraient été élevés loin de la civilisation et qui au lieu d'utiliser leur voix pour exprimer des idées raffinées, l'utiliseraient pour crier, beugler, couiner, caqueter... J'ai eu terriblement honte. Il y avait de quoi, car j'ai une aura immense, contrairement à Shams, qui l'a toute petite en comparaison. Sauf que je suis un géant tétraplégique qui n'a jamais eu l'idée de s'en servir pour communiquer réellement, et qu'il est un homoncule qui court, saute, et danse merveilleusement... d'un autre côté, avec qui aurais-je communiqué de la sorte ?... Il y a un début de cela chez les elfes de la forêt, mais c'est rudimentaire. Comme tout le monde ils se sont focalisés sur les siddhis, devenir plus fort, voler, développer son Xi... Ils n'avaient jamais eu l'idée d'échanger des sentiments spirituels de cette façon. Or c'est le domaine le plus riche. L'unique domaine qui mérite mention, si on y réfléchit.
    Avant que Yelenn ne reparte, je lui ai parlé.
- Puis-je vous poser une question, Belle Dame ?
    Elle a fait un petit signe de tête pour m'encourager.
- Pourquoi m'avez-vous appelé fils d'Elendriel et de Feännor ?
- Shams te le dira. Prends soin de lui, je t'en prie, car Dieu te l'a confié. Et moi aussi je te le confie.
    Comme elle l'a dit... c'était un soin qui était un océan d'amour et de tendresse, mais aussi de tristesse à la pensée de la souffrance qu'il endurait sur ce monde. Je compris que pour elle, Shams, c'était comme Jésus pour Marie. Je lui ai dit que je ne pourrais jamais avoir pour lui ce soin si élevé alors que j'étais si indigne, mais que je le chérirais de mon mieux avec mes pauvres ailes maladroites et paralytiques.
   
   
    Après son départ, Shams s'est mis à pleurer, j'ai attendu qu'il veuille bien se remettre un peu avant de lui poser la question qui me turlupinait.
- Voudrais-tu répondre à la question que j'ai posée à ta mère ?" fis-je enfin d'une petite voix.
- Pas ce soir, mon ami, je n'en ai pas la force, et c'est quelque chose d'important, cela ne se dit pas au détour d'une conversation.
    J'ai soupiré, puis :
- Est-ce que tu peux me parler du cadeau de tes parents ?
    Il a eu l'air content.
- Cela oui. C'est une religion.
- Une religion ?
- Tu n'es pas sans ignorer que chaque religion est une façon unique et merveilleuse d'aimer Dieu, comme une oeuvre d'art d'une beauté sublime, qui se décline en des milliers de petits détails inattendus. Il n'y a d'ailleurs pas de "religion" à proprement parler, puisque chaque saint retraduit sa propre religion à sa façon, et s'en crée une nouvelle en quelque sorte. Chaque saint adore son propre Jésus, et non pas Jésus tel qu'il était puisque celui-là, il n'y a que lui-même qui le connaisse. Cependant, il y a une sorte d'homogénéité et d'intelligence dans la façon de voir, c'est un tout organique, comme une plante qui croit sans cesse. C'est un sujet très complexe. Quoi qu'il en soit, ces derniers mois ils ont étudié une religion particulière, ils ont conçu en eux "l'être" spécifique qu'elle représente, et c'est cela qu'ils m'ont transmis. C'est un peu comme s'ils m'avaient donné un ange. Plus exactement une forme angélique, un assemblage spécifique de Noms divins. En me revêtant de cette forme, je pourrai découvrir de nouvelles façons de méditer sur Dieu, je découvrirai une nouvelle merveille de la création.
    Que dire ? C'était sans doute le plus beau cadeau qu'on peut faire. Mieux qu'un tableau, qu'une villa, qu'un monde entier, ils lui avaient offert l'esprit d'un Prophète, tel qu'ils l'avaient conçu du moins. L'une des créations les plus sublimes de l'esprit humain.
- Est-ce à dire que dans quelque temps, je verrai un nouvel ange sortir de ta poitrine quand tu dormiras ?
- Oui.
- Combien as-tu d'aspects pour le moment ?      
- Quinze. J'en ai constitué deux par moi-même, les autres sont des cadeaux. Toi-même, tu pourras m'en offrir un, un jour. Et ce jour-là, je t'en offrirai un.
    J'ai commencé à avoir le vertige.
    Puis il a pris la boîte qui était le cadeau de son oncle, le Compagnon, et l'a posée devant lui.
    Bientôt, j'ai entendu s'élever une douce musique, comme une berceuse.

19:39 Écrit par Ry | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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