17/10/2013

La dignité des âmes (chap 9-e)

    Mais lorsque nous sommes arrivés, on nous a refusés, au prétexte que cette soirée était spéciale, et que l'on ne pouvait y accueillir de novices. J'ai cru que nous allions devoir repartir, mais soudain, Shams a demandé à voir le Cheikh, ce qui lui a été accordé - cela dit, j'ai pu noter qu'il a légèrement usé du Charme propre à notre espèce, ce à quoi il se refuse ordinairement, préférant laisser aux gens leur entière liberté. J'en ai déduit que cette fois, une raison particulière devait le pousser à faire usage de ce pouvoir.
    Le Cheikh a été quelque peu surpris de nous voir débouler dans sa chambre, mais il a immédiatement compris que le disciple qui nous avait amenés là avait été influencé, et après avoir considéré Shams avec perplexité, il a finalement demandé au disciple de nous laisser seuls.
    Shams s'est incliné profondément devant lui.
- Pardonnez mon audace, révéré Cheikh, mais j'avais besoin de vous demander une faveur. En échange, vous pourrez me demander ce que vous voudrez.
    Le Cheikh était de plus en plus surpris.
- Parle, je t'écoute.
- Je souhaiterais que mon disciple, ici présent, puisse assister à l'une de vos séances de prière, car il en bénéficierait grandement.
- C'est impossible. Seuls les anciens ont le droit d'y assister ce soir, et il n'est même pas novice.
- J'ai conscience de vous demander une très grande faveur. S'il est une science divine dont vous souhaiteriez avoir la connaissance, je puis vous l'offrir en échange.
- Si tu peux m'offrir ce que je souhaite, je t'accorderai ce que tu me demandes" répondit simplement le Cheikh, qui se disait que s'il affaire à un plaisantin, il allait vite en avoir la preuve.
    Shams s'assit en face de lui, et je me suis installé sur le côté. Très rapidement, j'ai été saisi de l'état étrange dont j'ai déjà fait mention. J'étais transporté dans un autre espace, un espace visionnaire, où les conception et les apparences ordinaires n'avaient plus cours, où Shams m'apparaissait sous la forme d'un ange sublime de beauté et de majesté. L'ange est sorti du corps de Shams, puis il est allé se pencher sur le Cheikh, et il a déposé quelque chose en son coeur, dont je n'ai pas saisi la nature. Puis il lui a parlé, mais je n'ai pas entendu. Ensuite je me suis "réveillé". Le Cheikh a fondu en larmes.

    C'est ainsi que j'ai pu assister à leur séance, et je dois dire que j'en ai été profondément ébranlé. A force de côtoyer des humains dégénérés, j'avais fini par en conclure que cette espèce n'était vraiment pas à la hauteur du dépôt divin qui soi-disant lui avait été confié, à l'exception de quelques individus exceptionnels.
    Surtout, jamais je n'avais vu d'humains qui soient collectivement beaux - c'était quelque chose que je n'avais rencontré que chez les elfes de la forêt. Mais j'ai pu voir dans cette confrérie que c'était leur condition naturelle pourvu qu'ils soient bien éduqués, et que cela n'avait rien à voir avec l'état de leur intelligence, assez faible en général si on veut les comparer aux elfes. Ils étaient simples, mais pour monter au ciel, la simplicité n'est pas un problème.
    Si je pense aux membres de cette confrérie, je ne pourrai jamais communiquer avec la plupart d'entre eux, pas intellectuellement du moins, mais au fond ce n'est pas ce qui importe, parce que leur présence est agréable, et grâce à eux j'ai pu commencer à apprécier les réunions spirituelles. En effet, j'ai perçu clairement que toutes leurs âmes réunies dans l'invocation à Dieu formait un milieu capable de nourrir la prière - et que c'est cette potentialité qui justifie ce type de réunion, à ceci près que cela fonctionne rarement. J'en avais vu l'embryon dans la confrérie où nous résidons avec Shams, un soir de dhikr, mais ce n'était rien en comparaison de ce à quoi j'ai assisté ce soir. J'insiste sur le fait qu'aucun d'entre eux n'avait rien d'exceptionnel en tant qu'individu, à part un bon coeur, une véritable dévotion pour leur Cheikh, et un caractère serviable (ce qui n'est déjà pas si courant). Mais collectivement, il en émanait une grande force spirituelle.
    A la fin de la réunion, je les ai tous remerciés, quoique la plupart fussent très étonnés de ma présence, puis je suis allé remercier le Cheikh.
- Merci du fond du coeur. J'en ai appris plus sur votre peuple en une soirée que durant toute ma vie.
- Ce n'est pas moi qu'il faut remercier, mais ton maître. Je n'ai jamais entendu parler de lui, mais c'est un véritable ami de Dieu. Si tu lui obéis, il te conduira à Dieu, sans aucun doute.

    Pour nous rafraîchir, nous sommes sortis faire un tour avant de nous coucher, et je me suis ouvert à Shams de ma découverte.
- J'ai été bien injuste avec les humains.
- Depuis la Chute, l'Homme a été morcelé, atomisé en milliards de fragments. Individuellement, nous ne valons pas grand chose. Mais plusieurs âmes qui prient ensemble avec une dévotion sincère ont un pouvoir étonnant. Ce qui permet cela, c'est l'amour en Dieu.
- Qu'est-ce que tu lui as donné, au Cheikh ?
- Je ne puis te le dire.
- Je t'ai vu déposer en son coeur une sorte de trésor, et lui parler à l'oreille.
- Tu as vu ce que tu devais voir.
- Je comprends.
    Au fond, c'était normal. Je n'avais pas prié pour obtenir cette science divine, je ne savais même pas de quoi il s'agissait, il n'y avait pas de raison que je puisse voir quelque chose qui ne m'était pas destiné pour cette bonne raison que je ne l'avais jamais demandé. A l'inverse si Shams me conférait quelque grâce suite à d'intenses prières, je n'aurais certainement pas accepté que n'importe quel curieux soit au courant de tout. "Je te remercie de m'avoir laissé voir ce que j'ai vu.
    Puis je restai silencieux un moment, tandis que nous marchions sous la pluie - Shams aime beaucoup marcher, et je commence à apprécier moi aussi, lorsque je suis en sa compagnie du moins.
- Je réalise que mon péché envers l'humanité est bien plus grave que ce que j'imaginais. Je m'en consolais en me disant qu'ils ne valaient pas la corde pour les pendre, et que nous, les elfes, nous leur étions très supérieurs, à l'exception de quelques saints. Mais ce soir c'est comme si j'avais vu le dessein divin à leur égard, même à l'égard du plus petit d'entre eux.
- C'est pour cette raison que j'ai insisté auprès du Cheikh.
- Je suis accablé par la pensée de tout le mal que j'ai fait. Je me demande comment je pourrais jamais faire le bien en quantité équivalente. Je pense aux millions voire aux milliards d'âmes corrompues par notre gouvernement inique. Nous avons monté les frères contre les frères, les enfants contre les parents... et en six cents ans de régence j'ai eu amplement le temps de participer à cette oeuvre. Rien que sur cette planète je suis responsable d'une campagne de persécution sans précédent contre les chrétiens il y a cinq siècles. Je n'ai eu que quelques mots à prononcer pour que le démon s'empare des esprits et que des dizaines de milliers de prêtres soient assassinés et déportés avec leurs familles, leurs paroissiens... Mais le pire, ce n'est pas ce qui leur est arrivé, c'est ce qui est arrivé à leurs bourreaux. Mourir au nom du Christ, c'est une souffrance mais ce n'est pas quelque chose de grave au plan spirituel. Ceux qui ont fait cela, en revanche, c'est l'enfer qui leur est promis.
- Tu ne peux réparer le mal là où tu l'as fait, mais tu peux le repayer par un bien équivalent.
- Comment ? Inciter quelqu'un au mal, c'est vite fait. L'inciter au repentir et le mener sur la voie du salut, c'est autre chose.
- Tel que tu es constitué, ton corps est capable de subir des souffrances inimaginables. Comme Daniel en son temps. Pour s'amender de tout le mal qu'il avait fait, il est allé rénover la religion sur une centaine de planètes en se faisant martyr, dans des conditions que tu ne peux pas concevoir. Il pensait mourir la première fois, mais son corps s'est régénéré, alors il a recommencé ailleurs. Il pensait faire cela jusqu'à la fin des temps. Mais un jour il est revenu en corps de lumière et il n'y avait plus le moyen pour lui de prendre le karma des êtres. Depuis, il est le soleil spirituel de notre monde, il le nourrit et le fait grandir, et il s'occupe de tous ses enfants.
    Je suis resté sans voix. Aussi fou que cela puisse paraître, ses paroles trouvaient un écho en moi. Depuis que je pouvais constater à quel point j'étais inondé de grâces depuis que je m'infligeais certaines tâches pénibles, je commençais à me dire que peut-être la perspective de souffrir pour le salut d'autres âmes avait un sens. Celui de souffrir non seulement pour l'amour de Dieu, mais aussi pour l'amour des êtres. Et quelque part, je découvrais que cette intention était porteuse d'une grâce infiniment plus puissante que la simple intention d'aimer Dieu. Il n'y a pas de yogas compliqués dans le christianisme, parce qu'il n'y en a aucun besoin. Si l'on est en mesure de ressentir les effets de la Charité en soi, on sait que la grâce divine inondera sans mesure celui qui est prêt à donner sa vie pour ses frères, non d'une manière abstraite, par idéalisme, mais parce qu'il établit un lien d'amour avec eux. A dire vrai, depuis que je connais Shams, je ne prie plus pour moi. Mes pleurs, je les dédie au salut des êtres. Je désire puissamment le salut des autres âmes, et je demande au Seigneur de faire de moi Son instrument pour cela, quoi qu'il doive m'en coûter. Depuis quelque temps, la perspective de devenir martyr pour l'amour de Dieu me procure les plus grands délices. Cela dit je ne suis pas fou, je sais que la pensée et les faits ne sont pas la même chose. Mais je commence à comprendre ce qui se passe dans l'esprit de ceux qui donnent tout pour l'amour de Dieu. Il est vrai que ce qui est obtenu en échange est sans commune mesure, et que même si nous souffrions mille morts pour cela, ce serait toujours sans commune mesure.

16:23 Écrit par Ry | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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