17/10/2013

Petit palmier (chap 9-f)

    Aujourd'hui, Shams a pleuré tout l'après-midi. L'affaire a débuté tandis que nous passions devant une échoppe. Un gros homme s'est mis à battre sa femme, juste devant nous. Elle est tombée par terre, pratiquement à nos pieds, alors Shams l'a relevée, avec la délicatesse dont il est coutumier, mais elle s'est retournée contre lui pour l'insulter, en lui disant qu'il se mêlait de ce qui ne le regardait pas. Sur quoi le mari l'a menacé, tandis que les passants commençaient à s'arrêter pour nous dévisager d'un drôle d'air. J'ai attrapé Shams par le bras, et nous avons décampé avant que les choses tournent mal. Trois rues plus loin, il s'est assis sur un escalier et il a fondu en larmes.
- Je ne peux pas rester ici... je ne peux pas...
    Je l'ai pris contre moi, même si je me doutais bien que c'était une maigre consolation.
- Ça va aller.

- Je ne peux pas continuer à les regarder souffrir sans rien pouvoir faire pour eux.
- Eh bien fais quelque chose.
- Daniel me l'a formellement interdit. Il a raison. Je sais qu'il a raison. Mais je ne peux pas supporter cette situation.
- Est-ce que tu ne peux pas prier pour leur conversion ? Pour qu'ils deviennent bons ?
- Cela je le peux. Mais je n'ai pas le droit de leur communiquer mon influx spirituel comme je le fais avec toi... ou les poissons. Daniel me dit que cela briserait leurs réceptacles.
    J'y ai vu un rapport avec l'effet que je produisais sur certaines femmes. J'avais fêlé Shéhérazade, et pas seulement elle. Mon Dieu pardonne-moi, j'étais tellement inconscient à l'époque...
    Quoi qu'il en fut, j'ai compris que nous ne pouvions pas rester en ville. Il y avait trop de gens.
    Comme j'avais retrouvé la santé, cette fois c'est moi qui l'ai porté. Le malheureux pleurait toutes les larmes de son corps, il ne semblait plus capable d'autre chose, et je soupçonnais que c'était le genre d'état qui pouvait durer un certain temps, alors je suis sorti par la porte Nord et j'ai pris la direction des collines, restant le moins longtemps possible sur la route. Une fois hors de vue, je pouvais voler à ras du chemin, en moins d'une heure j'ai parcouru une vingtaine de kilomètres et nous étions au pied des montagnes, dans la solitude de la nature sauvage.
    Il est resté allongé sur l'herbe, à gémir et à se retourner en tous sens. Au final, l'idée m'est venue que ce qui lui faisait le plus cruellement défaut sur cette planète misérable, c'était de se sentir entouré. Tout ce que représente la mère, en quelque sorte. Pour Nat', je n'ai pas été une bonne mère, il s'en faut de beaucoup, mais pour Shams, je le pouvais. Je l'ai pris dans mes bras et je l'ai caressé comme une mère l'aurait fait avec son enfant malade.
    La plupart des gens croient que l'individu qui vit en Dieu est tout le temps joyeux. Pourtant, le Christ a montré que cela n'était nullement le cas. Cela dépend de ce qu'il consent à partager de la misère humaine, du point auquel il redescend ensuite, depuis la splendeur divine qui l'a régénéré. Pour moi, je crois que Shams est extrêmement perméable, et que de par son éducation il ne s'est pas fabriqué de bulle, qui lui permettrait d'échapper à l'état misérable de ses frères. Plongé au milieu d'une multitude d'âmes en peine, il ne peut que partager leurs souffrances, et on peut imaginer que son impuissance forcée le met dans une situation impossible, qui le rend physiquement malade.
    C'est un problème qui a été amplement discuté par les Saints et philosophes Ishraqi, en raison du rôle particulier de leur Prophète, à la fois homme de Dieu et homme du monde chargé d'organiser la vie sociale. Pour aider les hommes, il faut redescendre à leur niveau, partager leur ignorance en quelque sorte, et se retrouver confronté à des dilemmes insolubles. En effet, les Noms divins qui coexistent harmonieusement au niveau de l'Essence divine, se contredisent au niveau de la manifestation. Le Saint, qui dans le religion Ishraqi, est censé donner sa légitimité à la société et son fondement moral - de droit divin -, est aussi celui qui entre en conflit avec elle, parce que la nature de la société est de se laisser prendre dans le tourbillon des affaires mondaines et d'oublier la vie divine. En sorte que nombre de Saints se retrouvent dans une contradiction insoluble, persécutés par les hommes, et en même temps contraints de soutenir la société. Dans ce difficile exercice, certains maîtres réussissent à se tenir sur le fil du rasoir, d'autres tombent à gauche et se font lyncher, d'autres tombent à droite et finit au service des puissants, tombant dans la corruption. Le religion chrétienne s'est constituée différemment, Jésus ayant choisi de se faire lyncher pour le salut des hommes, quoi qu'il en soit le problème de la relation du Saint à la société reste le même. Si le Saint se retire, la société se dissout dans le vice et finit dans le néant, si le Saint se mêle à la société, il la soutient tout en la dérangeant puissamment, avec le risque de déchoir insensiblement par les concessions qu'il est obligé de faire.
    Certes, Shams n'en est pas là, n'ayant pas l'autorisation d'agir. Il en est à partager la misère du monde sans pouvoir rien faire pour la soulager, à part désembourber des charrettes et relever des femmes battues qui lui crachent dessus.
    Au bout d'un moment, il est revenu à son état normal, si je puis dire, pour autant le problème n'était pas résolu. Moi j'avais résolu mon problème en le rencontrant, mais lui, comment allait-il résoudre le sien ?
- Je te remercie" fit-il lorsqu'il put enfin se redresser. "Tu dois te poser des questions.
- J'ai lu une version des Evangiles où Jésus appelait sa mère sur la Croix, et moi je ne connais pas le poids de ta Croix. Je sais aussi qu'il y a des souffrances que le prochain ne peut pas soulager, mais il y en a qu'il peut soulager. Tu m'as soulagé d'un poids immense, alors si maintenant tu as besoin d'une mère, je veux bien être celle-là, dans la mesure de mes faibles moyens. Est-ce que tu souffres physiquement ?" demandai-je.
- Physiquement, moralement, spirituellement... Depuis que je suis ici, il n'y a pas de répit. Quand Lorien est parti, j'ai cru que j'allais mourir, comme un poisson qu'on aurait sorti de l'eau. Je me suis traîné pendant des mois, jusqu'à ce que je découvre les reliques de ces trois Saints... Depuis que je t'ai rencontré, tu ne peux pas savoir le bien que me fait ton amour - non parce que je désire être aimé, mais parce que j'ai besoin d'aimer. Même si tu estimes qu'il n'est pas grand chose, pour quelqu'un qui marche dans le désert et que rien ne protège du soleil, un petit palmier c'est beaucoup.
- Je suis content d'être ton petit palmier, toi qui es pour moi la fontaine du paradis.
    J'ai réfléchi un moment, puis : "Je croyais que la fonction de la souffrance, c'était de nous permettre de la transformer en lumière.
- C'est une question de quantité. Depuis que tu es là, je retrouve un équilibre. Mais imagine... imagine qu'on t'envoie sur une autre planète où l'atmosphère est si différente que tu n'arrives pas à respirer correctement, où tu n'as pas assez d'air, tout simplement. Le temps que ton corps s'adapte, ta vie sera vraiment difficile.
- Je comprends.
- Tu sais, les gens d'ici ne veulent rien recevoir. C'est pour cette raison que Daniel m'a interdit de distribuer mon influx spirituel. J'ai tellement besoin de donner que je n'aurais pas respecté la mesure. Je suis ici pour développer une forme de don qui ne passe pas par d'autres âmes. C'est pour cette raison que tous les habitants d'Akanishta doivent passer par votre monde, à un moment ou à un autre. Chez nous, l'union entre les âmes est quelque chose de merveilleux. Ici, elle n'existe pas. Il faut apprendre à faire autrement, afin de pouvoir être vraiment utile aux hommes. Sans les briser, sans les rendre fous.
- Par où passes-tu ?
- Partout ailleurs. Au lieu de m'unir aux âmes, je projette toute la lumière sur mon environnement. C'est ainsi que peu à peu j'apprends à être soulagé de la souffrance que j'éprouve en ce monde. Lorsque mon univers deviendra suffisamment lumineux, s'ouvriront les passages transdimensionnels qui me permettront d'aller où je voudrai. Ce jour, je pourrai vraiment aider les êtres.
- Tu veux dire que tu pourras retourner chez toi quand tu n'en auras plus besoin.
- C'est à peu près cela.
- On dirait que Daniel a des projets pour d'autres mondes que le tien.
- Je le crois. 

16:27 Écrit par Ry | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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