17/10/2013

Avoir conscience de son indignité

On voit bien dans le christianisme la méthode qui est employée pour fabriquer l'écran (notion de kabbale déjà discutée, il se crée par le renvoi de la lumière divine). Dieu donne une lumière qui permet à la fois de le voir lui, et de se voir soi. Il en résulte quelque chose comme "Mon Dieu je ne suis pas digne", on se voit comme un abominable tas de boue, l'être le plus indigne qui soit, il en résulte forcément une sorte de renvoi de la lumière divine qu'on ne veut pas pour soi. C'est ce qu'on appelle la nuit obscure. Et puis vient un moment, sans doute, où on est épuisé, et là on s'aperçoit que la lumière s'est multipliée. Il n'y a pas forcément 2 nuits obscures comme l'a formalisé St Jean de la Croix. Il y a plutôt 2 sortes de nuits obscures, l'une plus psychologique, l'autre plus spirituelle, mais il peut y avoir de multiples épisodes. Chaque épisode va renforcer l'écran, c'est-à-dire finalement la capacité d'être illuminé.

Pour expliciter la chose, on peut penser à une surface noire et à un miroir. Quand le soleil tombe sur une surface noire, tout est absorbé, le résultat est une sorte de néant. Quand il tombe sur un miroir, tout est renvoyé, et le miroir ressemble à un soleil.

Si donc on ne passe pas par le sentiment de son indignité (qui par la suite se cultive d'ailleurs tout seul), on va finalement passer son temps à réclamer pour soi. Pour l'acquérir, on peut lire des vies de Saints, ça marche très bien, et si ça ne marche pas, alors c'est qu'on est affecté d'un orgueil délirant (l'indifférence est une forme possible, genre "bof c'est pas mon style"), et il faudrait alors un miracle pour changer. Qu'on soit bouddhiste n'y changera rien, puisque le bouddhisme présuppose l'écran (ce qu'ils appellent "la motivation correcte", et qui n'est pas de l'ordre de la pensée mais du mécanisme physiologique, puisque c'est un renvoi de la lumière).

Je ne pense pas d'ailleurs que le sentiment de l'indignité diminue, c'est plutôt qu'on s'y habitue, on réalise que c'est la vérité, comme un poisson qui aurait vécu dans l'air grâce à un petit peu d'eau qui coulerait sur lui, et qu'on remettrait dans l'eau. Au départ, il se sent un peu désorienté sans doute, mais ensuite il voit que l'eau est son milieu naturel, et il ne lui viendrait plus l'idée d'en sortir. De même celui qui se sent "serviteur de Dieu" voit sa servitude comme le poisson voit une eau pure et vivifiante. L'homme est remis à l'endroit, au lieu de marcher sur la tête, et il peut enfin donner à Dieu ce que ce dernier attend de lui : de pouvoir tout lui donner. En effet, Dieu veut se donner à nous, le problème c'est qu'on ne peut rien donner à un puits sans fond.

Chacun constatera d'ailleurs qu'il est à peu près impossible de donner quoi que ce soit à qui que ce soit. Ne peut recevoir véritablement que celui qui a conscience de son indignité. Tous les autres seront froissés dans leur orgueil. Même le clochard. Si l'on discute vraiment avec un clochard, on s'apercevra sauf exception que, dans son esprit, c'est lui qui nous fait une faveur quand nous lui donnons de l'argent (la faveur d'être l'instrument de notre bonne conscience par exemple). C'est pour cette raison qu'à une époque, le clochard à qui je préférais donner était un simple d'esprit (mongolien peut-être), car j'étais certain qu'il n'avait pas développé dans son esprit d'idées aussi tordues. Il avait l'air content, et c'était tout ce qui m'intéressait, qu'il ait l'air content.

Dans mon roman, c'est d'ailleurs le désespoir de Daniel : la plupart des gens ne veulent rien de lui. C'est pour cette raison que quand il en trouve un qui est différent, comme Ryndil, il ne le lâche plus. Cela dit, Ryndil se retrouve ensuite avec le même problème : trouver à qui donner, car évidemment, il ne prend pas pour lui-même (sinon Daniel ne pourrait rien lui donner). Mais il a de la chance, car il aime les filles, et quand on y réfléchit, il y a une catégorie de gens qui veut bien recevoir quelque chose : c'est la fille amoureuse. Donc il peut se débrouiller avec ça.

Mais la meilleur façon de renvoyer, en fait, c'est dans le décor de notre esprit. Si donc le monde finit par se transformer en lumière pour certains grands pratiquants qui de ce fait passent à travers les murs, c'est qu'à force d'envoyer de la lumière dans le décor, ce dernier finit par se transformer en lumière. Mais il faut être conscient qu'ils ne transforment pas le décor des autres, seulement le leur.

14:46 Écrit par Ry | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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