17/10/2013

Une soirée en ville (chap 9-d)

    Aujourd'hui, nous sommes nous sommes rendus à la capitale Shams et moi, pour aller porter un message urgent à un autre Cheikh de la même confrérie, car "notre" Cheikh avait remarqué que nous nous déplacions beaucoup plus vite que le commun des mortels. Nous devions y rester un jour ou deux.
    Pour ma part, j'étais plutôt content à l'idée de passer un peu de temps en ville, Shams un peu moins. Je sais qu'il préfère la solitude de la montagne à l'agitation des villes.
    Nous avons couru tout l'après-midi comme des lapins sur les chemins et les routes, et nous sommes arrivés aux portes de la ville au crépuscule. La luminosité commençait à décliner et les ombres à envahir la campagne, beaucoup de paysans étaient rentrés des champs, et toutes les boutiques étaient ouvertes, notamment dans la rue principale, bien éclairée. Peu à peu, je commençais à devenir sensible au charme de ces endroits, notamment aux odeurs d'épices et de nourriture, alors que je ne mange pas. J'aime aussi regarder les belles femmes qui font les boutiques à la recherche de robes, d'étoffes ou de produits de beauté.
    Comme nous avions besoin de gagner un peu d'argent, Shams s'est installé sur la place principale, à quelques pas de l'auberge, et il a sorti son Compagnon. Il m'avait expliqué que cet "objet" était en quelque sorte le point de sortie dans notre monde d'un ange de la musique, et que le procédé créé par son oncle lui fournissait l'énergie nécessaire pour s'exprimer dans notre univers matériel. Ce qu'il faisait volontiers, car il aimait jouer. Il m'expliqua également que l'ange avait été créé par son oncle, ou, dit autrement, que l'agrément divin dont jouissait son talent avait permis la naissance de cet esprit. C'était un don de Dieu. Il en existait trois, et Shams était infiniment reconnaissant d'en avoir un, car depuis qu'il l'avait, son exil lui était bien plus doux. De fait, le compagnon lui chantait des berceuses toutes les nuits, et j'en profitais grandement.
    Quoi qu'il en fut, je n'avais jamais entendu chanter Shams, mais j'étais impatient. Cela dit, j'étais loin d'imaginer la suite. En effet, il avait une voix si belle que, lorsqu'il a commencé, mon univers a chaviré et que j'ai été de nouveau transporté dans le monde angélique. Je n'avais jamais entendu un timbre aussi pur, chargé d'une telle émotion, ou plus exactement d'un tel sentiment du divin. Sa voix me perçait le coeur avec une telle finesse que je me suis retrouvé plié en deux par une douleur qui était à la fois une extase indicible. Ce n'était pas humain. Quant à son Compagnon, il s'est mis à produire des mélodies divines qui épousaient si parfaitement son intention qu'on aurait juré qu'il était habité par les plus grands musiciens du monde.
    Cependant, personne ne semblait plus ému que ça. Je veux dire, les gens nous ont bien gratifié de quelques pièces (une brave femme est venue me demander si j'étais souffrant, et certes je l'étais, mais pas au sens où elle le pensait), certains l'ont écouté avec une mine sympathique pendant quelques minutes, mais enfin, la plupart avaient mieux à faire, et tous sont retournés vaquer à leur occupation sans trop s'attarder, alors que moi, j'aurais consenti à beaucoup de sacrifices pour entendre ça. Certains lecteurs penseront peut-être que j'exagère, ou que Shams ne chante pas si bien que ça. Mais s'ils se renseignent, peut-être entendront-il parler de certain grand musicien de leur pays qui s'est produit sur un trottoir pour faire une expérience et qui n'a eu strictement aucun succès ?
    Shams a chanté une demi heure, j'ai réussi à ramasser l'argent tant bien que mal et je le lui ai remis en me prosternant. Je ne savais comment le remercier.
- C'était magnifique.
- C'est bien éloigné de ce que cela devrait être. Si tu voyais ce que cela fait sur Akanishta... Normalement, il se crée des tableaux lumineux absolument fabuleux, et le son résonne d'une façon extraordinaire. Mais ici, ça ne fonctionne pas correctement, la matière est trop dense.
- Ton oncle est un véritable génie.
    Il a hoché la tête. "Un repas et une chambre pour deux, ça devrait faire l'affaire" conclut-il en mettant l'argent dans son unique poche.
    C'est à ce moment une pauvre fille est arrivée avec un gosse pendu au sein, l'air complètement hagard, en train de se lamenter comme si elle avait tout perdu.
    Shams se leva.
- Qu'est-ce qui vous arrive ?
    Je ne sais pas ce qu'elle lui a baragouiné, car je n'ai rien compris, toujours est-il qu'il l'a prise dans ses bras pour la consoler, puis il a posé sa main sur la tête de l'enfant, et il lui a donné tout son argent.
    Comme on s'en doute, les boutiques étaient en train de fermer, les gens rentraient chez eux, et bientôt la place était déserte. La nuit tombait, ce n'était plus le moment de chanter comme la cigale, et comble de tout, il s'est mis à pleuvoir. Moi qui me réjouissais de passer la nuit dans un bon lit, j'étais reparti pour une nuit sous les arbres. Lui c'était pire, il allait dormir le ventre vide, son unique repas de la journée disparu dans les mains d'une mendiante, mais ça n'avait pas l'air de l'affecter le moins du monde.
- Tu n'as pas faim ? demandai-je malgré moi.
- Si, je suis affamé, mais mon estomac n'a pas le pouvoir de me rendre malheureux.
    Voyant ma détresse, il a eu pitié et m'a finalement proposé de nous rendre dans une confrérie de sa connaissance, qui pourrait peut-être nous loger.

16:14 Écrit par Ry | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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