17/10/2013

Vision de l'enfer (saison 8 / chap9-c)

    Cette rencontre m'a donné du courage pour faire ce que je sentais que je devais faire.
    J'ai passé toute la nuit à prier Daniel pour qu'il sauve Gabriel. A la fin, il en a eu assez. J'ai d'ailleurs été assez étonné parce que j'étais convaincu qu'il ne prendrait pas la peine de me répondre.
- Ne m'importune plus avec celui-là !
- C'est à cause de moi s'il en est là, sauve-le je t'en prie. Demande-moi ce que tu voudras en échange.
- Je ne peux pas sauver quelqu'un qui ne désire pas l'être.
- Je suis sûr qu'il veut l'être mais il ne sait pas comment demander. Et puis ne me parle pas de cette histoire de liberté que l'homme devrait avoir de choisir entre le bien et le mal. Si l'homme peut choisir le mal, c'est parce que l'Etre en lui n'est pas nécessaire, et non pas en vertu d'un don particulier que Tu lui aurais fait. Est-ce que tu peux choisir de faire le mal, Toi ? Et pourtant, dirais-Tu que Tu n'es pas libre ? La vraie liberté, c'est la liberté de créer, pas celle de se damner parce qu'on a l'esprit confus. Alors cette liberté de la conscience humaine, vois-Tu, ce n'est pas un don, c'est la malédiction qui va avec l'état de créature, et plus un homme est saint, moins il est libre en ce sens. Mais Toi, tu peux éclairer qui Tu veux.
- Essaies-tu de m'apprendre la théologie ?
- Pardonne-moi mon insolence, ô mon Dieu, mais la pensée que Gabriel pourrait mourir en cet état me brise le coeur. Même si nulle créature ne mérite ta grâce, il n'est pas pire qu'un autre. Si tu dois envoyer quelqu'un en enfer, prends-moi.
- Je te prends au mot !
    Ce que j'éprouvai alors... Seigneur...
    Je me souviens des mots d'une sainte qui décrivait ainsi l'enfer : "L'entrée me parut semblable à une ruelle très longue et très étroite, ou encore à un four extrêmement bas, obscur et resserré. Le fond était comme une eau fangeuse, très sale, infecte et remplie de reptiles venimeux. A l'extrémité se trouvait une cavité creusée dans une muraille en forme d'alcôve où je me vis placer très à l'étroit. Tout cela était délicieux à la vue, en comparaison de ce que je sentis alors ; car je suis loin d'en avoir fait une description suffisante. Quant à la souffrance que j'endurai dans ce réduit, il me semble impossible d'en donner la moindre idée ; on ne saurait jamais la comprendre. Je sentis dans mon âme un feu dont je suis impuissante à décrire la nature, tandis que mon corps passait par des tourments intolérables. J'avais cependant enduré dans ma vie des souffrances bien cruelles (...). Mais tout cela n'est rien en comparaison de ce que je souffris dans ce cachot. De plus, je voyais que ce tourment devait être sans fin et sans relâche. Et cependant toutes ces souffrances ne sont rien encore auprès de l'agonie de l'âme. Elle éprouve une oppression, une angoisse, une affliction si sensible, une peine si désespérée et si profonde, que je ne saurais l'exprimer. Si je dis que l'on vous arrache continuellement l'âme, c'est peu, car, dans ce cas, c'est un autre qui semble vous ôter la vie. Mais ici, c'est l'âme elle-même qui se met en pièces. Je ne saurais, je l'avoue, donner une idée de ce feu intérieur et de ce désespoir qui s'ajoutent à des tourments et à des douleurs si terribles. Je ne voyais pas qui me les faisait endurer, mais je me sentais, ce semble, brûler et hacher en morceaux. Je le répète, ce qu'il y a de plus affreux, c'est ce feu intérieur et ce désespoir de l'âme.
Dans ce lieu si infect d'où le moindre espoir de consolation est à jamais banni, il est impossible de s'asseoir ou de se coucher ; l'espace manque ; j'y étais enfermée comme dans un trou pratiqué dans la muraille ; les parois elles-mêmes, objet d'horreur pour la vue, vous accablent de tout leur poids ; là tout vous étouffe ; il n'y a point de lumière, mais les ténèbres les plus épaisses. Et cependant, chose que je ne saurais comprendre, malgré ce manque de lumière, on aperçoit tout ce qui peut-être un tourment pour la vue. (...) Entendre parler de l'enfer ce n'est rien. (...) Aussi, chaque fois que je me rappelle ce souvenir au milieu de mes travaux et de mes peines, toutes les souffrances d'ici-bas ne sont plus rien à mes yeux ; il me semble même que, sous un certain rapport, nous nous plaignons sans motif". (Sainte Thérèse d'Avila, Autobiographie).
    Lorsque je relis cette description, il me paraît que ce que j'ai vu était un peu différent, quoique guère plus agréable. Au départ, cela commençait comme une vision où je me promenais dans la campagne, et j'ai su que je me trouvais dans l'esprit de Gabriel, du moins la part de son esprit qui avait été corrompue par son péché spirituel. C'était une campagne qui ne semblait pas différente des autres, mais où régnait une atmosphère de désolation qui emplit l'esprit d'effroi. Les maisons étaient désertées, à demi en ruine, et surtout elles avaient quelque chose de tout à fait effrayant. Ce n'était pas comme dans mon enfer personnel, celui que j'avais dû nettoyer, et qui se trouvait plein d'horribles lépreux. Gabriel n'avait tué personne, alors son enfer était vide. Mais il y avait là une solitude, une impression de désespérance et de décrépitude comme on peut ressentir dans l'appartement des vieilles personnes, et comme une odeur affreuse - quoiqu'il n'y eût nulle odeur sensible, mais c'était presque pire. Le ciel lui-même était désespérément vide, pas sombre, mais sans lumière, comme dénué de toute vie, comme une vieille tapisserie de grand-mère. Et sous chaque maison s'ouvrait un gouffre, non pas un abîme - l'abîme eût été préférable car il y a de la place -, mais une sorte d'espace clos lui-même, d'une noirceur abominable, des poches de néant qui diffusaient insidieusement leur horreur glacée, comme un cadavre dans une cave contamine toute une maison. Je me sentais terrifié, mais pas d'une terreur qui vous revivifie, de celle qui vous paralyse l'esprit, vous glace le sang. J'aurais dû fuir, mais où ? Il n'y avait rien en dehors de cet espace. Je suis entré dans une maison, et la noirceur m'a englouti. Je n'ai même pas crié. Mon âme était broyée par une terreur inimaginable, au sein de laquelle il n'y avait même pas l'idée que pût exister quelque part un Dieu. L'essence de l'horreur sans nom. L'essence du rien. En me relisant, je vois que je suis bien incapable de décrire ce que j'ai éprouvé. Tout ce que je peux dire, c'est qu'à choisir entre cela, et un enfer où des démons me rôtiraient joyeusement sur des broches, je choisirais la seconde option sans hésiter. Tout plutôt que ce Rien.
    Après ce qui m'a semblé une éternité, je me suis retrouvé dans mon lit, le coeur glacé d'effroi. Les ailes du Rien planaient encore sur moi, mais peu à peu, la mémoire de Dieu me revenait et j'ai pu recommencer à prier.
- Alors ? Désires-tu toujours prendre sa place ?
    Sa voix réchauffa mon âme, chassant les derniers résidus du néant, et je me suis mis à pleurer doucement.
- O mon Dieu, je ne peux pas désirer une chose pareille, mais je t'en supplie, ne lui fais pas cela. Aucune créature ne mérite un tel châtiment !
- Ce que tu as expérimenté n'est que le châtiment qu'il s'inflige à lui-même. Je n'ai jamais envoyé personne en enfer, et je n'ai jamais créé un tel lieu, pour commencer. C'est l'Homme qui a créé ce lieu, par le refus de ma grâce. Comprends-tu ?
- Mais trois jours c'est trop peu. Je t'en prie, laisse-lui un peu de temps. Que puis-je t'offrir en échange ?
- Fort bien. Il aura trois mois. Et toi, souviens-toi que tu as une dette envers moi.
- Merci !
    J'étais tellement heureux. J'étais sûr qu'en trois mois, il aurait le temps de comprendre et de se réformer. Quant à la dette dont Daniel me parlait, je ne pouvais voir cela autrement que comme une plaisanterie. Je lui devais tout, il pouvait tout exiger de moi, tandis que lui-même ne me devait rien. Avec ou sans notion de dette, je suis prêt à faire tout ce qu'il me demande, parce que je l'aime. Quelques minutes plus tard, le poids que j'avais sur le coeur avait disparu.
    J'ai allumé des bougies et j'ai passé la fin de la nuit en actions de grâces. Lorsque Shams s'est réveillé, voyant que le serpent avait disparu de mon coeur, il m'a interrogé. Je lui ai raconté mes expériences et il a été content.

00:05 Écrit par Ry | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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