24/10/2013

Comment ma thérapeute m'a guéri des thérapies (par Jean Matheos)

Ma dernière séance de thérapie pour cette vie et les mille prochaines a été ébouriffante. Pour 75 euros, j'ai été en effet délivré de tout désir de thérapie et en bonus j'ai atteint spontanément l'état promis par le neo-advaïta, dont j'ai enfin compris les tenants et aboutissants. Il y a un lien étroit entre ces deux pratiques qui sont la drogue de notre temps, à laquelle nos dirigeants en tous genres viennent s'abreuver pour mieux distiller ensuite leur sagesse au bon peuple. J'ai pu expérimenter d'un bout à l'autre de la chaîne comment on peut imaginer embobiner complètement quelqu'un par autosuggestion, alors qu'on ne fait vivre que son propre rêve en toute bonne foi, mais dans le pur déni de l'autre réduit à un faire-valoir de son imagination et surtout de son porte-monnaie.

Le problème c'est que les gens vivent seuls et ne savent pas recouper les informations. J'étudie l'histoire et prends en compte simultanément plusieurs sources, ce qui change complètement la donne. Pour guérir, il faut agir, c'est le seul remède efficace que j'ai constaté. Le reste ne sert à peu près à rien sinon enrichir des prédateurs multiples et variés. Mais pour agir il faut le vouloir. Le pouvoir c'est l'imaginer, et l'imaginer c'est avoir un exemple sous les yeux. Pour rester malade, le procédé des vendeurs de sommeil est simple et toujours le même : il suffit d'inventer la maladie du patient (pour masquer la maladie réelle incurable par la "thérapie", car seul un "Père spirituel" et la prière peuvent réellement quelque chose à mon avis) et prétendre la guérir tout aussi imaginairement, en persuadant ensuite le patient qu'il est enfin guéri après une longue lutte (vu la somme conséquente d'argent qu'il a donné). Il peut alors le clamer sur les toits et se sentir supérieur aux autres. Enfin "libéré" c'est un homme neuf.

Je suis arrivé avec quarante minutes de retard à mon rendez-vous à cause de problèmes sur la ligne 3 et de mon imprévoyance (j'avais oublié le code). Après devaient passer successivement ma fille de 16 mois, sa maman et l'auteur de ce blog. Pour ma fille, elle lui a couru après en lui tripotant les cheveux dans son appartement très bien rangé pendant 25 minutes (avec un intermède sur les genoux de la maman) pour la coquette somme de 50 euros, ce qui a épuisé l'adulte et rien fait à l'enfant doté déjà d'une "belle énergie" (sans doute l'effet des astres), tout en nous laissant bouche-bée face à ce spectacle incongru. Auparavant, je n'avais plus droit théoriquement qu'à 20 minutes de thérapie à cause de mon retard. Mais pour se fidéliser le client, et surtout un tel cas de réussite, les autres se sont vus rogner leur temps de 15 minutes sans vergogne et surtout ont eu la joie d'attendre 30 minutes à la porte le temps (faute de code pour elles aussi) que je finisse ma propre séance.

Il eût été certes infiniment regrettable d'interrompre un tel entretien. Je regrette ne pas en avoir de trace autre que le souvenir. Alors que la confusion est depuis quelques semaines à son comble car j'oublie sans arrêt des choses malgré ma concentration sur mon ange gardien pour m'aider, la thérapeute m'a assuré que j'étais complètement guéri et en pleine forme. C'est vrai que ça va plutôt bien par ailleurs mais je ne crois pas que ça ait grand chose à voir. Donc malgré quelques soubresauts (la thérapie a commencé en Janvier et j'ai du faire à peu près sept séances), j'ai eu le plaisir d'apprendre il ne restait plus qu’une « tension résiduelle » dans le corps avant l’apaisement ultime (auparavant c'était un véritable cauchemar selon sa perception). Je pense que si on lui amenait un saint en passe de réaliser le corps illusoire, elle le trouverait dans un état absolument lamentable, avant qu'il atteigne la résurrection par ses passes magnétiques. Elle était donc absolument ravie de la tournure des événements, et j’étais moi-même le plus étonné par son enthousiasme, bien davantage que par mon propre état, car je ne voyais pas de qui elle parlait. De quelqu'un de sa connaissance, mais certainement pas de moi. J’ai appris aussi par certains recoupements des choses étonnantes sur mon enfance (j’étais un surdoué "adulé". Par qui ? Je me le demande), sauf que ce film ne correspond en rien avec ma propre expérience, plutôt à un moi probable dans une autre dimension. 

Si les premières séances étaient très bien car la thérapeute observait à qui elle avait affaire et faisait des remarques souvent pertinentes - ce qui était somme toute assez aisé car je suis une personne très lisible – les suivantes se sont délitées progressivement à cause de son relâchement et de sa prétention. Quand on croit posséder l’arbre de la connaissance et qu’on le sépare de l’arbre de vie, le résultat c’est qu’on invente n’importe quoi et qu’on place les êtres dans des schémas qui ne correspondent à rien de réel.

Mais ma thérapeute est comme tant d'autres une Madame je sais tout qui avait à elle seule su comment me prendre et me comprendre dans ce monde de brute. Elle avait insisté dès le début sur ma pureté intrinsèque et la peur provoquée par une agression caractérisée depuis l’enfance qui s’est poursuivie jusqu’à peu ; la deuxième constatation était exacte la première un peu moins ; la peur s'est dissipée par une série d'actions qui ont repoussé l'agresseur et l'ont remis à sa place, ce qui fait que je vis maintenant tranquille et de façon plus sereine. Madame Irma avait déjà tout déduit de la suite des événements. Ce qui la conduit petit à petit à dire énormité sur énormité, et à me dévoiler surtout son propre fonctionnement et ses idées toutes faites sur la spiritualité, l'âge d'or qui nous attend tous et le "respect" des rythmes des autres.

Lorsque l'esprit est connecté sur l’égrégore des thérapies, il devient strictement impossible d’évoluer et on passe directement dans l'au-delà, et pas au sens figuré. Le but est d’atteindre un état de mort-vivant, de fixité dans le bien-être. Quand la Bible parle du "péché de chair", il ne s'agit à mon avis pas du tout du péché de chair tel qu'on l'entend habituellement, mais de la recherche de cet état de bien-être et de plaisir sans mouvement ni de sens, qui est l'antithèse de celui de Jésus sur la Croix. Il manifeste la Vie éternelle et le Dynamisme absolu, alors que le bien-être rime avec apathie et mort. L’auteur du blog s’est même vu reprocher un « excès de sensibilité » ( !), comme si on pouvait reprocher à un musicien de faire trop de nuances dans son morceau... (du coup, on comprend comment les mystiques qui en viennent à vivre la Passion dans leur corps grâce à la puissance de leur méditation passent pour des hystériques)

En fait on atteint effectivement un tel état de bien-être quand on entre dans l’au-delà, comme l’attestent les témoignages consignés dans ce fameux livre « Un autre corps pour mon âme ». C'est pour ça que les momies du troisième et quatrième âge sont si sereines. Je n'aime pas trop les vieux, mais on peut être une momie à six ans et un jouvenceau à 90. C'est une attitude d'esprit plus qu'un état physiologique. Elles n'ont rien à redouter et peuvent préparer tranquillement leur prochaine existence, qui sera grosso mode la même que la précédente avec quelques infimes variations. Contrairement aux représentations angoissantes de l’enfer, l’au-delà est en effet très agréable. On y jouit d’une douce lumière, calme et tranquille, par laquelle les tribulations des vivants apparaissent comme une souffrance qui ne mérite pas tant de battage. Ma mère m’avait fait remarquer une fois qu’elle était très apaisée face à la perspective de la mort et que j’étais fou de m’inquiéter. Je m’inquiétais en effet pour moi et pour elle mais j’avais bien tort. Personne n’a à redouter l’au-delà et tout le monde le sait quelque part. C’est pour ça que les menaces de l’enfer éternel ont toujours fait rire tout le monde. Le seul problème c’est qu’après le passage dans la mer de douceur il faut revenir sur terre et le processus est là est beaucoup plus douloureux et l’évolution très lente. C’est cela le samsara. L’enfer c’est sur la terre mais c'est le meilleur endroit pour évoluer, sauf qu'il est très dur de vraiment tirer des leçons, surtout si cherche à rejoindre l'au-delà à peine né.

Si on veut échapper à la souffrance c’est possible et même très facile. On peut s'immuniser de tout  et surtout de l'amour. On devient insensible et on passe à l’état de vivant-mort en un clin d’œil, rejoignant « ce qu’on a toujours été » sans le savoir de toute éternité. Il y a deux versions. Le mort-vivant de capacité supérieure qui réalise l’état de l’advaïta et le zombie ordinaire qu’on croise partout dans les rues qui n’a pas d’idéal, s’estime déjà parfait et accompli, et ne s’inquiète pas de faire évoluer les choses par l'exercice de sa volonté. Version homme on a tous les gars rigides qui savent tout sur tout, ne supportent pas la moindre résistance à leur expansion vitale (surtout quand ils ne savent rien) et version fille toutes celles qui se sentent saintes et parfaites et n’ayant besoin de personne à part un peu de distraction de temps en temps, surtout pas d’hommes ni d’enfants ni de famille ni d'exemple. Bref les descendants d'Adam et Eve. Mon ancienne petite amie était bien une fille d'Eve, qui m'a stupéfait quand elle m'a fait part de sa perfection après une question en apparence anodine, ce qui a réussi à me décider à rompre en une fraction de seconde, alors que j'étais accroché comme un possédé. J’imagine que cet état a du s’approfondir depuis, même s'il est par essence immobile.

L’état d’avaïta est plus surprenant encore. Une fois le « corps » et le « mental » transcendé, on devient une sorte d’esprit qui plane un peu partout à côté de son corps sur son petit nuage, sans plus vraiment de connexion avec un état ancien jugé dépassé et "conditionné". Il n’y a plus qu’à dire que c’est le « détachement » et que tout se produit désormais automatiquement jusqu’à la mort, fin de toutes les misères et de toutes les tribulations. En fait c’est normal d'être en mode automatique puisqu’un tel être est déjà mort à lui-même. Comme le dit le fameux Nisargadatta, le « jnani » est ni vivant ni mort. Il plane non pas au-dessus des eaux universelles, mais de ses pompes dans un espace de tranquillité sans qualification ni même d’être quand l’état est poussé à son extrême limite. Jésus et les prophètes sont eux les Vivants absolus qui ne sont pas dans un état de mort qui simule la vie, mais dans une condition réelle d’existence au-delà de la mort. Il y a une légère nuance entre manifester le Nom divin du "Vivant" et être absorbé dans un bardo sans début ni fin.   

Selon ce critère je peux m’afficher moi aussi comme tant d’autres comme un « libéré » car j’ai parfaitement identifié le sésame en question qui donne accès au graal. Aurobindo d'ailleurs a beaucoup écrit à ce sujet. Ma thérapeute a donc eu raison de me déclarer guéri et ne procéder qu’à de petites retouches, à des fignolages d’artiste.

Pourtant, depuis quelques temps, je ne cesse de perdre des objets, de commettre des erreurs d’inattention qui ramènent ma présence au monde physique. Et quelques jours avant ma séance c’était le pompon. J'ai embouti par inattention une voiture en revenant du catéchisme pour les enfants où j'ai présenté mon projet de chorale et d'approfondissement de la foi. Je me suis arrêté pour dresser le constat éventuel (je ne connaissais pas l'impact du choc qui était réel mais avait laissé très peu de traces, deux trois petites rayures sur la portière) et le conducteur me faisait semble-t-il signe que je pouvais reprendre le volant et que l'affaire était close. Mais la passagère a commencé à me hurler dessus et à m'insulter, en prétendant que j'avais "explosé"  son bandage au cœur alors qu'elle revenait de l'hôpital. J'ai perçu  immédiatement que j'avais affaire à une foldingue qui allait inventer n’importe quoi pour faire porter aux autres ses propres malheurs en amplifiant tout. Elle était en train d’ailleurs de se blesser par l'expression de sa colère exacerbée. Alors en un éclair j’ai pris une décision foudroyante de courage, celle de prendre les jambes à mon cou. De toutes façons les deux solutions rationnelles envisageables étaient mauvaises. Si je restais gentiment, elle allait certainement me pourrir la vie et tenter de me faire payer plus que ce que je devais. Donc j’ai pris le volant, j’ai démarré en trombe et j’ai disparu comme un coup de vent. L’effet de surprise a été assez bon (ce que je j’avais pressenti) et j'ai même semé un poursuivant invisible, comme dans un bon vieux bardo. La bonne femme a été estomaquée en s’écriant « ma voiture, ma voiture ! » sur le parking, écumante de rage. Mais du coup je ne crois pas qu’elle a eu la présence d’esprit de relever le numéro de plaque et le conducteur avait l’air d’être à moitié endormi dans sa voiture.

Donc je suis maintenant capable de prendre des décisions rapides que je n’aurais pas prises auparavant, grâce à la sérénité que j’ai acquise. Voilà donc le résultat de cette thérapie qui fait la fierté de ma praticienne. Elle a dit à mes amies extrêmement étonnées à quel point j’étais entré dans son cabinet dans un état effroyable, au point qu'elle ne savait que faire, et comment j’étais maintenant métamorphosé. Pour les personnes qui vivent au quotidien avec moi, cette révélation a dû être une grande joie, quant à moi c’est une vie nouvelle qui s’ouvre devant moi. « Ce qui était hier impossible l’est aujourd’hui » m’a déclaré mon sauveur doctement deux séances précédentes, après qu’une vague émotionnelle m’avait submergé suite à une manipulation énergétique ponctuelle. J’avais cru que j’allais accoucher spontanément d’un Roman dharmique achevé ou rencontrer enfin ma moitié. Mais la vérité est encore plus merveilleuse : je suis devenu un libéré vivant à ses yeux, et à travers moi elle vit son rêve de thérapeute, celui qu'elle a toujours caressé. Elle m’a fait naître, grandir et elle ne me verra pas mourir car je représente le cliché de son rêve éternel, le patient parfait qui est ressuscité d'entre les morts pour la vie éternelle.

(PS Je précise que j'ai connu d'autres thérapeutes avant celle-là, et qu'elles étaient formées selon ce même modèle. Cette dernière, cependant, est une sorte de cliché ultime qui résume toute la profession, car elle a fait des études beaucoup plus longues et sérieuses)

12:51 Écrit par Ry | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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