28/10/2013

Le quignon de pain (lettre au père S.)

Mon Père,
 
Je suis allé samedi dernier au catéchisme afin de présenter mon projet de chorale. J’ai été fort bien accueilli par O. et sa femme qui s’occupent des enfants et j’ai même pu assister à la séance. D’un commun accord, nous avons convenu que j’allais m’intégrer au cours qui dorénavant aura deux parties : une heure d’enseignement proprement dit et une heure consacrée aux chants et aux lectures. Je doterai la salle d’un petite orgue acheté sur « le bon coin » afin d’accompagner les enfants.
Il y a quelque chose qui m’a étonné et assez attristé dont je voulais vous faire part. Si les parents montrent de la bonne volonté pour transmettre quelque chose aux enfants dans une atmosphère chaleureuse, il paraît évident que le support dont ils disposent - un petit livret appelé « Nathanël » que vous connaissez sans doute - ne peut aboutir à un saint et louable objectif. Son indigence spirituelle et intellectuelle n’a d’égal que sa laideur esthétique. Il ressemble davantage à une publicité primaire pour des vacances « écologiques » qu’à un manuel qui va fonder une foi pérenne. On dirait que ceux qui l’ont conçu veulent simplement distraire les enfants en leur racontant des anecdotes sous forme de jeu, et non les instruire et les élever en vertu. Cela suppose évidemment que les enfants sont dénués d’intelligence et  incapable de raisonner. 
 
Les conséquences sont évidentes et sont déjà là sous nos yeux. Les enfants vont accepter ce qu’on leur dit assez passivement entre 8 et 13 ans (ils sont encore très peu d’esprit critique à cet âge là). Mais lorsqu’ils auront acquis un peu d’instruction profane et de science, la plupart d’entre eux rejetteront à raison ce qu’ils considèreront comme des fabulettes, des histoires à dormir debout. On comprend que les personnes qui restent à l’Eglise sont les plus fanatiques et celles qui réfléchissent le moins. Les autres qui se pensent "rationnelles" regardent avec mépris et consternation ce qu’ils considèrent comme un ramassis de superstitions. Alors que tout peut être présenté de façon parfaitement sensée et cohérente, sérieuse et stimulante à la fois.
Si on ne donne pas la moindre explication satisfaisante de la raison des choses, en concevant correctement son sujet d’étude et de foi, alors cet objet sera relégué un jour de façon lointaine dans un ciel abstrait et mort. Il perdra toute sa vie, sa puissance et sa logique intrinsèque, même s’il paraît attrayant et séduisant au premier abord. Je parle au futur mais c’est ce qui s’est passé historiquement, parce qu’un des motifs des athées pour railler l’Eglise, c’est précisément leur « souvenir » d’un catéchisme absurde, naïf et illogique. Je sais qu’on a voulu enlever son côté trop « dogmatique » pour le rendre plus abordable et attrayant, mais le résultat paraît encore plus effrayant que le défaut initial qu’il était censé enrayer.
 
C’est rassurant de se dire que la terre est belle parce que tout vient de Dieu, que tout le monde est beau et gentil, les enfants surtout, mais est-ce que cela correspond vraiment à la réalité ? Est-ce que les enfants comme les adultes ne savent pas que le « mal » existe aussi ? Ils vont ouvrir leur télé et vont voir immédiatement la contradiction entre des paroles lénifiantes et leur perception réelle, ce qui les mettra en porte à faux, même si ils ne vont pas forcément le dire ouvertement et le verbaliser. Ou ils se trouveront aux prises avec des autres enfants malveillants dans la cour de récréation, sans plus savoir quoi penser et sans savoir comment réagir. Sont-ils trop bêtes pour ne pas pouvoir approcher les mystères comme tels et non comme des petites contes naïfs ? Mon expérience de dix années d’enseignement en milieu scolaire (je travaille avec plus de trois cent enfants par an dans mes classes d’éveil musical dans les écoles primaires) dans des conditions parfois très difficiles et parfois très stimulantes, m’a montré que les enfants possèdent une intelligence que les adultes leur dénient le plus souvent parce qu'ils l'ont eux-même perdue. Je ne parle pas de la capacité de « s’affirmer » dans une identité introuvable (comme tout le monde, laissés à eux-mêmes ils sont assez vides et pauvres, prétentieux, souvent agressifs et méchants avec les autres), mais bien de réfléchir et de reconnaître là où la richesse réelle se trouve, celle qui va les aider vraiment, si on leur donne un instrument adéquat de discernement.
 
Pour expliquer la religion, on peut procéder de deux manières :
1 - montrer que l’intérêt de choisir Jésus c’est parce que c’est « comme ça », qu’il est le plus fort, le plus gentil et le plus intelligent (sous entendu que « je » suis moi aussi le plus beau, le plus aimable et le plus digne d’éloge…) et que grâce à lui tout va aller au mieux pour moi dans la vie mondaine dans le meilleur des mondes. Evidemment cette façon de voir va se heurter aux faits, et surtout encourage l'orgueil. Leur vie sera un abîme de néant, et arrivées à 85 ans, ces personnes ne vont pas supporter de ne pas être traitées comme des princes.
L'expérience montre que nous allons tous être amenés à « porter notre croix », parce qu’il suffit d’ouvrir les yeux pour voir que la vie n’est pas un chemin de roses. La question c’est alors de savoir si on va subir les revers inévitables et les conflits en s'estimant une victime innocente, ou les transcender en leur donnant un sens grâce à notre foi.
2 - On peut montrer que Jésus peut devenir notre meilleur ami si on sait comment l’appeler et entretenir un « commerce d’amitié » avec lui dans les tribulations inévitables de l’existence. Pour cela nous pouvons étudier comment les autres ont procédé avant nous, à travers leurs écrits et enseignements.
 
Pour le catéchisme et ceux qui l'ont conçu, il va de soi que « Dieu » existe, qu’il est là et qu’il a créé une terre en six jours avec des « jours » et des «  nuits » et qu'il s'est "reposé " ensuite. Mais qui est Dieu ? Qu’est-ce qu’une « terre » ? Un « jour « divin » est-il l’équivalent d’un « jour » humain ? Et une « nuit » désigne-t-elle simplement un phénomène atmosphérique ou un mouvement de l’âme ? Que "désigne" le terme de "repos" pour Dieu ? Etc… Sans tomber dans des explications par trop érudites et savantes, il paraît bon de faire sentir aux enfants et même aux adultes (j’ai pu observer qu’ils étaient en fait dans un grand dénuement culturel) qu’il y a une logique très forte dans le texte biblique, même si elle n’est pas apparente au premier degré, et qu’aucune explication littéraliste ou naturaliste n’a le pouvoir de transformer l’homme.
 
La lumière du soleil nous éclaire physiquement, et à partir de cette analogie on peut concevoir la lumière de l'esprit qui nous éclaire. Mais il n'est pas correct de laisser entendre que la lumière physique est similaire à la lumière spirituelle, et que cette dernière peut-être perçue par tout le monde sans préparation. De même ce que nous appelons communément la "création" n'est pas la création de Dieu mais son reflet très déformé tel qu'il nous apparaît à nos sens obscurcis par suite du péché. Quant à Dieu, il n'est pas un bon samaritain qui est là pour arranger tous nos petits problèmes, nous trouver des places de parking et nous empêcher de tomber malades. Une prière basée sur une telle représentation fausse manquera forcément son objet. La « sincérité » n’y changera rien d’ailleurs, et les enfants qui vont prier un tel Dieu risquent fort d'amères désillusions. Je sais qu'il y a des "enfants saints" qui communiquent avec le Royaume de Dieu, mais ce sont des exceptions.  
 
Pour pouvoir prier un Être, il faut pouvoir l’aimer. Et pouvoir l’aimer veut dire pouvoir le connaître, c’est-à-dire pouvoir le concevoir. Or, notre cerveau, sans la grâce et une éducation appropriée, ne peut concevoir que des objets et des actions « naturelles », comme le vent, le soleil ou la neige qui sont extérieurs à lui. Un enfant sans culture spirituelle valide (et aussi un adulte) va donc s’imaginer que Dieu va lui « tomber dessus » comme un rayon illuminateur sans qu’il fasse le moindre effort. Mieux : qu'il en a de façon innée une connaissance totale et parfaite. Inutile de dire qu’il ne va rien se passer du tout et que le résultat final sera la désaffection de l’Eglise et le glissement inévitable vers l’athéisme, puisque chacun possède la connaissance infuse. Il faut commencer par dire, je pense, que les objets de la foi ne s'appréhendent pas comme des chaises ou des tables, que chacun peut voir de ses yeux. Et que pour autant, ils ne sont pas inexistants.
 
De plus, comment un être, fût-il le plus miséricordieux, peut-il nous répondre si nous ne savons pas comment l’appeler ? Le catéchisme de l’Eglise catholique structure bien la profession de foi en deux parties : « Dieu à la rencontre de l’homme » et en « Réponse de l’homme à Dieu ». Mais le préalable à la « première rencontre », qui correspond au désir de Dieu de se faire connaître et aimer par l’homme ne peut pas se produire sans que l’homme en ait une idée plus ou moins adéquate. Les « personnes spirituelles » de naissance ont déjà le privilège d’avoir cette idée en elles, ce moule qui permet à l’Esprit de descendre facilement sur elles. Les autres doivent l’acquérir en faisant un puissant effort d’engendrement en elles, par leur imagination et leur raison. Méconnaître cette réalité c'est précisément verser dans la foi aveugle et l'irrationnel qui prolifère aujourd'hui. Presque tout le monde, athée ou croyant, se croit plus ou moins saint dans sa cuisine ou son salon et en communication directe avec le Père, sans penser qu'il y a peut-être quelque chose de plus à trouver. 
    
Pour que l’Esprit puisse entrer dans un être, il faut être capable d’acquérir une « forme » qui lui permettra de se frayer un chemin et ultérieurement de demeurer en nous de façon stable, d'être un calice qui reflète la Lumière. Par expérience et essais multiples, j’ai la conviction que cette « forme » ne peut être acquise en nos temps sécularisés que par l'étude soutenue des lectures variées et multiples riches, en particulier les Saintes Ecritures, ensuite les vies de Saints et de mystiques. Ainsi, petit à petit, un nouveau modèle émerge dans le cœur et l’esprit et l’imitation de Jésus peut commencer. Avant il n'y a que simulacre et tromperie, car il n'y a pas eu d'"information" au sens fort, de culture. Les saints et les mystiques ne raisonnent pas comme nous contrairement à ce que la plupart des personnes imaginent, car elles estiment être leur égal, voire supérieurs. Ils savent prier Dieu correctement quoique chacun de façon originale, car ils savent que Dieu n’est pas un objet naturel. Le sens de la création enfantée par Dieu ne peut être appréhendé simplement par une promenade ou une randonnée dans la nature, même si cela peut nous aider à voir et apprécier la Beauté de ses attributs. Pour y parvenir, je crois qu'il faut utiliser son esprit, le plus beau cadeau de Dieu.
 
Je n’ai pas la prétention de donner des leçons ni de vous infliger un cours sur l'histoire du catéchisme que vous connaissez mille fois mieux que moi, mais je ne peux pas me satisfaire d’une telle indigence, alors qu’il existe une telle richesse dans l’Eglise catholique et dans la tradition, dans le témoignage de la vie des Saints et de leur imitation de Jésus. J’ai déjà largement bénéficié de ce trésor par des lectures variées, et je souhaiterais que d’autres puissent profiter, particulièrement les enfants. Je leur parlerai donc un peu de Saint François et de sa relation à la Nature, envisagée non de façon panthéiste, mais comme le rayonnement du Créateur qui est une Personne, ce qui accompagnera la lecture de son " Cantique de frère soleil " et un ou deux chants louant la Création. Ils me paraissent capable de pressentir intuitivement que la relation à Jésus est quelque chose de personnel, mais qui ne se situe pas sur le même plan que toutes nos relations « mondaines » et "naturelles", car elle procède d’une origine différente.
 
Il suffit de puiser dans les sources intarissables de l'Ecriture et les témoignages des saints pour que l'existence trouve une coloration nouvelle complètement différent de tout ce qui nous entoure. Et loin de nous couper de notre environnement, cela nous donne du discernement pour nos choix. Sinon le temps à l’Eglise sera ravalé à un passe-temps comme un autre, à une distraction de plus au milieu d’un monde sécularisé et complètement profane, et la prière une demande pour satisfaire des besoins égoïstes.
 
Alors pour en revenir au sujet initial de cette lettre, je crois que l’esprit du catéchisme aurait besoin d’être rénové, pour que les petites âmes qui viennent à Jésus trouvent un miroir de l’éternité, et non le reflet de notre temps. Pour cela, il faudrait leur apprendre « qui » est Dieu en leur montrant qu’il se dévoile à soi par un processus de découverte continuelle, et non comme une « chose » déjà donnée à l’avance dont on espère tirer avantage pour écraser les autres. Les personnes qui se disent chrétiennes que j’ai eu l’occasion d’observer se pensent souvent supérieures à tout le monde car détentrices de la « vraie » foi (mais dans toutes les religions c’est pareil) tout en s’estimant persécutées par les « mauvaises » valeurs de la société. Mais elles ne font rien pour transmettre le véritable trésor de l’Eglise (qu'elles ne connaissent pas, n'en ayant pas l'expérience) en vitupérant sur des faits sociaux secondaires. Cela masque mal l’absence de vie spirituelle véritable et de Charité.
 
J'espère ne pas vous avoir trop ennuyé et vous remercie de votre attention.
 

00:49 Écrit par Jean Matheos | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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