07/11/2013

Retour au Mont Thosa (Saison 8 / chap10-01)

    Ce matin, Shams m'a invité à faire un stage avec lui sur la Sainte Montagne. Cette nouvelle m'a empli de joie, car j'allais revoir mes amis ermites, et peut-être en compagnie de Shams pourrais-je enfin nouer avec eux des relations plus fructueuses.
    Nous avons quitté la maison deux heures avant l'aube, et nous nous y sommes rendus  par la voie des airs. Ce n'était qu'à une centaine de kilomètres de la confrérie où nous étions logés, mais Shams ne vole pas très vite en raison de sa jeunesse, et il ne souhaitait pas non plus que je le porte, afin de profiter du voyage. Nous sommes arrivés juste avant le lever du soleil, et nous avons installé nos affaires - nos nattes et couvertures - dans la grotte que j'occupais quelque temps plus tôt, qui est assez spacieuse, et bien orientée, c'est-à-dire à l'abri des intempéries. De plus elle se trouve en plein milieu de la falaise, personne ne viendra nous y déranger, et la vue sur la mer est imprenable comme on s'en doute. Nous nous trouvons à deux cents mètres d'altitude, en-dessous de nous une épaisse forêt couvre les pentes, et à quelques kilomètres sur notre droite, nous voyons les dômes bleutés d'un grand monastère. 

    A peine arrivés, Shams a commencé à faire de tour des ermites, afin de savoir qui avait besoin de quoi. J'ai porté des provisions pour l'Ancien Ephraïm qui avait quatre vingt dix ans et qui était à moitié aveugle, pendant que Shams faisait son ménage ensuite nous avons passé la journée à rénover sa cabane qui laissait passer le vent et la pluie. Shams m'a laissé travailler une partie du temps, tandis qu'il allait se présenter aux monastères pour expliquer qu'il avait emménagé dans les environs avec un ami et qu'étant jeunes et forts, nous nous proposions pour les travaux difficiles, comme porter des matériaux de construction et autres. Un monastère a déclaré pour le tester je pense qu'il avait trois tonnes de matériel à transporter pour la reconstruction d'une dépendance. Nous avons fait ça pendant la nuit, histoire que personne ne voie comment nous nous y prenions.
    Ensuite nous avons pratiqué ensemble jusqu'à trois heures du matin, puis nous avons pris quelques heures de repos.
    J'aimais cette nouvelle configuration, et la solitude du lieu. Allongé à un mètre de lui, j'entendais sa respiration, paisible et régulière, qui graduellement devenait imperceptible, tandis qu'il rejoignait les esplanades de la prééternité et que son esprit s'immergeait dans l'Essence divine.
    Moi-même j'ai fini par m'endormir, et j'ai fait un rêve assez curieux. Je rêvais de lui, et il me conduisait dans une tombe pleine de vers et d'insectes grouillants. Calmement, je m'y suis allongé, en priant concentré sur le coeur, afin de répandre autour de moi la lumière de Dieu. Mais soudain, je m'apercevais qu'une limace gluante était entrée dans mon bras et j'ai éprouvé une répulsion si puissante que cela m'a réveillé. "Voilà bien ma condition" me dis-je :"Tandis que l'un rejoint les lumières du plérôme angélique, l'autre va se vautrer dans la fange". Et puis j'ai réfléchi sur ce qu'il convenait de faire de ce rêve. Je me suis dit que peut-être cette limace et ces insectes représentaient tous mes vents contaminés, mais ensuite j'ai pensé que l'on pouvait voir les choses autrement. Qu'ils étaient eux aussi des êtres vivants, qui avaient le droit d'être affamés et de se nourrir, et que je pouvais bien leur offrir mon corps. Allongé les yeux fermés pour mieux me remettre dans l'ambiance, j'ai fait une sorte de Chöd à leur intention. Je me rendais compte que j'aurais préféré offrir mon corps à des êtres plus conscients, une tribu cannibale par exemple, plutôt qu'à des êtres aussi primitifs, d'un autre côté ils étaient aussi une part de l'âme d'Adam. Je me suis demandé pourquoi dans ma vision je me faisais dévorer tout vivant, alors que dans le Chöd classique, on se visualise mort dans un chaudron et transformé en nectar, d'un autre côté je ne voyais pas l'intérêt de cette visualisation si l'on imaginait son corps extérieur à soi. De fait, je sentais que tous ces insectes qui grouillaient en moi et y nourrissaient leurs petits, du moins dans mon imagination, me libéraient de quelque chose, si bien que ma vision s'est transformé, et que mon corps a fini par devenir une cathédrale de lumière pleine d'offrandes, tandis que tous ces êtres immondes se transformaient eux aussi en lumières multicolores, ils devenaient saints. J'ai soudain réalisé que tout mon corps était fait de micro-organismes et de cellules qui collaboraient les uns avec les autres, servant Dieu bien mieux que je ne le faisais moi-même, et que si ces micro-consciences qui étaient la base même de la vie me dégoûtaient, je ne voyais pas bien comment j'allais purifier mes vents, gouttes et canaux.

18:51 Écrit par Ry | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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