12/11/2013

Travail et prière (saison 8 / chap10-3)

    Voilà maintenant quinze jours que je ne ménage pas mes efforts, et je ne vois pas de fin à mon labeur, d'autant que j'effectue seul la plupart des tâches, très ingrates pour la plupart, pendant que Shams va aimablement prendre le thé avec les ascètes qui apprécient beaucoup sa compagnie mais qui n'en ont rien à faire de moi je le vois très bien. Si encore c'était du jardinage... Mais c'est du gros oeuvre et du transport, tout ce qui excède les forces humaines. Je finis mes journées épuisé et je ne vois finalement pas le sens de tout cela. Les moines vivaient très bien sans moi et vivront très bien après moi. Certes, les méditations de la nuit sont une merveilleuse récompense pour mes efforts, et je ne refuse pas les efforts, mais je veux qu'ils aient un sens, je veux employer mes forces là où elles sont utiles.
    Au bout de quinze jours, je m'en suis ouvert à Shams. Il m'a dit :
- Tu ne travailles pas pour eux, mais pour toi.
- En quel sens ?
- Tu dois apprendre à intégrer ta prière dans toutes tes activités.
- J'aimerais mieux faire du jardinage.
    Il secoua la tête.
- Si ton activité ne te coûte pas, comment verras-tu ta misère ? Je vois bien que tu préfères les prières de louanges, mais tu n'es pas encore un ange dans le jardin du Seigneur... Ou bien ?
- Tu as raison. Je suis un misérable qui se traîne péniblement sur la terre.
- Quand tu as envie de louer Dieu, tu peux faire une prière de louange, mais quand tu t'ennuies, quand tu es fatigué, quand Dieu t'abandonne, de quoi as-tu envie ?
- De pleurer.
- Eh bien pleure. Implore. "Seigneur Jésus Christ, aie pitié de moi". Plus tu souffriras, plus tu seras porté à implorer. C'est le sens de la vie chrétienne qui te fascine tant. Il n'est pas si facile de prier quand on est dans le bien-être, mais dans la souffrance, c'est toujours facile. Ce que les ascètes espèrent en venant ici, c'est une vie aussi difficile que possible, et celui qui essaie de s'aménager une petite vie confortable n'a rien compris. Voilà pourquoi, au final, tu ne travailles pas pour eux.
- Dans ce cas, ne devrais-je pas plutôt travailler à démolir leurs cabanes ?" demandai-je très sérieusement.
    Il se mit à rire. "Si tu était un ange envoyé du Seigneur, peut-être serais-tu chargé de démolir leurs cabanes. Mais pour l'instant, tu es Homme et tu partages leur condition. Sinon, tu seras heureux d'apprendre que le père Joseph nous invite à partager l'office qu'il célèbre à minuit.
- Alleluia.

    - Est-ce qu'il est obéissant ?" a demandé le Père Joseph en me revoyant.
- Oui.
- Alors c'est bien.
    Mais de quoi se mêlait-il ? J'avais envie de le gifler. Autant dire que je n'étais pas disposé pour assister à un office de trois heures, et que cela a été une véritable torture. J'ai mis en pratique le conseil de Shams, et j'ai imploré le Seigneur de me délivrer de cette situation pénible, ce qui a bien fonctionné. Certes, je n'ai plus rien écouté à l'office, tout occupé à pleurer et à me plaindre à Dieu de ma triste condition, mais au moins je n'ai pas perdu mon temps.
      A la sortie, Shams était enchanté.

- Alors, comment tu as trouvé ça ?
      Il le savait parfaitement.

- J'ai détesté, j'avais envie d'étrangler le Père Joseph.
- C'est bien.
     Je me suis demandé en quoi c'était bien.
    Le lendemain, j'ai mis son conseil en pratique et j'ai beaucoup pleuré, parce que les pierres me faisaient mal au dos et m'écorchaient les mains. Même si mon corps se régénérait, c'était vraiment très pénible, et puis je commençais à avoir faim à force de travailler, ma pratique ne suffisait plus à me nourrir, je me sentais affreusement misérable, j'en avais assez. J'en avais tellement assez que je me suis roulé par terre en poussant des cris de bête, je le pouvais puisque j'étais seul dans la nature sauvage. Je ne sais pas si Dieu m'a entendu, mais ensuite, ça allait mieux. Pour autant, j'espérais que Shams ne va pas m'obliger à rester ici pendant des mois, parce que je ne veux pas de cette vie. Depuis ma dernière visite, j'ai changé, et maintenant j'éprouve une certaine joie à fréquenter les humains. J'aimerais bien retourner chez le Cheikh.

14:40 Écrit par Ry | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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