13/11/2013

L'esprit de rébellion (saison 8 / chap10-05)

    Je suis troublé. Depuis cette fameuse conversation avec Shams, je n'arrive plus à trouver le repos, c'est comme si une barrière avait sauté dans mon esprit. Je sais parfaitement que c'est le démon qui a pris pied dans ma maison, mais je ne parviens pas à le chasser, parce que quelque chose en moi ne le veut pas. Je m'en suis confessé à Shams, mais lui non plus ne peut rien, pour la même raison. Il est triste, et moi je suis encore plus triste de voir la peine que je lui fais.
    En permanence je prie, mais j'essaie aussi de comprendre l'origine de cette tendance perturbatrice, parce que je suis persuadé que le meilleur moyen de s'en débarrasser, c'est de lui mettre la main dessus et d'en trouver la racine. Il ne sert à rien de se voiler la face - sans doute ne serai-je jamais chrétien. En effet, si ma main est une occasion de péché, je ne la coupe pas, je l'examine jusqu'à ce que je trouve ce qui ne tourne pas rond. Je ne vois pas pourquoi je devrais me couper les membres que Dieu a créés.
    Toutes ces réflexions m'ont au moins permis de trouver que mon esprit de rébellion a une origine bien précise (je ne parle pas de mon impatience originelle, qui est encore un mystère plus profond) : le fait que ma mère, par faiblesse, n'ait pas été capable de me protéger contre son mari - mon père adoptif. En sorte qu'au lieu de chérir son souvenir, comme je l'aurais dû, j'ai fini par lui en vouloir assez sérieusement. Peut-être ne devrais-je pas accuser mon père d'être devenu ce que je suis devenu, pourtant je ne vois pas quelle liberté j'aurais pu avoir. Sans doute aurai-je pu m'en sortir si Dieu m'avait aidé par quelque miracle, mais il ne l'a pas fait. Pour autant, je ne me souviens pas d'avoir souhaité développer de mauvaises dispositions, d'autant que ma mère était quelqu'un de bien. Je voulais ce que veulent beaucoup de petits garçons, je parle de ceux dont la mère est un être plein de bonté : grandir avec elle, me nourrir de son âme et lui offrir mon amour en retour. Seulement voilà, mon père était un monstre, et il a voulu me faire à sa ressemblance. Pas directement, car je ne souhaitais aucunement lui ressembler. Mais comme chacun sait, le démon a plusieurs façons de vous incliner vers lui. Soit il vous offre ce que vous voulez, et vous devenez son fils. Soit il vous force à le détester, et vous devenez son esclave. A l'époque, je n'étais pas assez subtil pour m'en rendre compte, et avant même que j'aie pu me retourner, le mal était fait.
    De cela il a découlé deux choses. Premièrement j'en ai voulu terriblement à ma mère. Deuxièmement j'en ai conclu que Dieu ne pouvait pas exister, sinon il n'aurait jamais laissé faire une chose pareille. D'ailleurs, on peut toujours me dire que Dieu donne à chacun la grâce suffisante pour se sauver, j'ai vu des êtres innombrables naître et mourir dans le péché, sans aucune chance d'en sortir. De ce point de vue, je trouve que la théologie chrétienne est tout à fait fautive. Les bouddhistes décrivent bien mieux la réalité, avec leur histoire de karma. Chez certains êtres, le poids du karma est tel qu'ils ne peuvent plus rien voir, et qu'il faudrait je ne sais quelle grâce extraordinaire et particulière pour les sauver. Grâce qui ne peut être celle d'un Dieu resté au ciel, mais seulement d'une incarnation divine, qui en outre condescendrait à octroyer des grâces inouïes et gratuite à ces pauvres êtres. Jésus l'a fait, mais ne nous leurrons pas, il l'a fait de son vivant. Aujourd'hui, ses saints continuent son oeuvre, mais ils ne sont certes pas assez nombreux pour fournir à tous les assoiffés l'eau dont ils ont besoin. Pour ma part, j'ai dû attendre trois mille ans, et encore j'ai dû supplier à genoux. Mais ceux qui n'ont pas l'idée de le faire, que vont-ils devenir ? C'est une question qui me perturbe, je l'avoue, et je refuse que l'on me parle de liberté là où n'y a que l'action de la nécessité.
    Bref, si j'en veux à ma mère, c'est pour avoir laissé mon père me conduire dans cet enfer où Dieu ne pouvait plus m'atteindre, et je dois admettre que je ne sais toujours pas comment lui pardonner. Mais il y a encore mieux. Des souvenirs extrêmement précis me sont revenus, et je sais qu'elle a été une sorte de martyre, qui a subi jusqu'à l'extrême la tyrannie de mon père. Pour le salut de quelles âmes ? Pas de la mienne en tous cas. Mais je me souviens qu'elle me parlait de Dieu, de ce que nous devions pardonner à nos ennemis. Elle avait rencontré un maître spirituel - Feannor, au nom fameux -, c'était lui qui lui avait mis tout ça dans la tête, offrir sa souffrance pour le salut des âmes. Ce qu'elle avait fait volontiers puisqu'elle avait laissé mon "père" l'emprisonner et la faire mourir. Mais mon Dieu, comment a-t-elle pu me sacrifier dans cette affaire ? A-t-elle pensé que j'étais comme elle ? Qu'à sept ans j'avais déjà la vocation de martyre ? Je l'avais en un sens, puisque j'étais prêt à mourir pour ne pas céder à mon père, mais il a trouvé un autre moyen de me faire céder, et pour sauver la petite Leyla d'une mort ignominieuse j'ai perdu ma liberté. A sept ans je ne pouvais pas résister au feu qu'il a instillé dans mon âme, et une fois adulte, il était trop tard, la corruption s'était répandue au-delà de toute mesure. Tel est l'enchaînement des circonstances qui a créé mon démon intérieur, et voilà maintenant qu'il revient frapper à ma porte.
    Aujourd'hui j'ai tout raconté à Shams, et je l'ai supplié de faire quelque chose.
- Tu me dis que ta liberté a été confisquée, et je veux bien le croire. Mais comment en es-tu sorti d'après toi ? Pour t'aider je dois te comprendre.
- En continuant à descendre. C'est au fond de l'enfer, là où le feu est le plus brûlant, que j'ai trouvé la lumière. Ensuite j'ai séparé le feu de la lumière, à la mesure de mes possibilités. Mais aujourd'hui, je vois que métal que j'ai obtenu est loin d'être pur, et je ne sais pas comment laver cette impureté, qui est le coeur de toute cette affaire. Il est probable qu'elle s'origine dans l'impatience originelle qui m'a éloigné de Dieu. J'ai besoin d'un miracle.
- Je vais continuer à prier pour toi. Je ne t'abandonnerai pas.

19:34 Écrit par Ry | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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