17/11/2013

Se faire connaître de Dieu

"Dans la mesure ou cette appellation commune est justifiée (gnosticisme), on peut dire que toutes ces doctrines ont eu pour objet, partant de la foi en une révélation, de la transformer en une connaissance (gnôsis) capable d'unir l'homme à Dieu".

Je connaissais ce genre de texte particulièrement assommant.

Etienne Gilson, aussi respectable est-il concernant son érudition, ne fait que répéter et recopier pieusement ce qui se trouve dans des livres écrits antérieurement à lui en considérant arbitrairement que les textes gnostiques ne sont que "spéculations". Pourtant, si on lit les textes orthodoxes et la philocalie elle aussi pétrie 'd"hellénisme" et non suspecte autant que les "gnostiques" d'hérésie, le terme "intellect" chez les Pères de l'Eglise est omniprésent pour qualifier la prière. Ce n'est pas un hasard s'ils ont choisi ce mot. La contemplation de Dieu survient quand l'Intellect totalement purifié devient un "miroir des énergies-Idées divines" et descend dans le coeur. Alors cela voudrait dire, si on suit notre érudit, qu'ils sont aussi des "gnostiques" puisque l'intellect est "l'agent" de la foi. Gilson confond Intellect avec "raison raisonnante" pour asseoir sa propre vision limitée. C'est à cause de personnes comme lui que le christianisme devient précisément "irrationnel" et une espèce de nuage vaporeux flottant sur la terre.

Je propose de définir le terme "chrétien" selon un critère unique et simple : une doctrine est chrétienne si elle accepte le principe de l'incarnation, que Jésus proposé à l'imitation des humains partage les "deux natures" humaines et divines, qu'il aurait pu échouer dans sa mission tout en étant le "Fils unique de Dieu". Cela me parait parfaitement orthodoxe et suffisant pour distinguer le christianisme de toutes les autres religions.

"Dans la mesure où la pensée divine de créer, et l'acte de création lui-même, cet agir qui représentait la foi qu'a Dieu en lui-même ont été simultanés, sans quoi on est obligé de penser une dualité et un temporalité en Dieu".
La "foi" pour moi est une supposition temporaire et non une certitude, c'est pour ça qu'elle inclut le doute. Il ne paraît pas très logique de dire que Dieu a une "foi" de lui-même. Il se connaît parfaitement lui-même ainsi que tous les possibles incluant le devenir des créatures. Mais il ne sait pas forcément ce que ces créatures vont faire de ces possibles. Beaucoup de mystiques ont passé leur temps à méditer sur ce point.
Il est possible de concevoir une temporalité et une altérité qui surgissent de Dieu sans être contraire à son unicité : c'est tout simplement l'univers avec ses créatures qui sont distinctes de l'essence car elles n'ont pas l'être mais la "substance" (cf Stoffels). Elles ont une certaine autonomie "en Dieu" mais pas l'être car elles sont libres.

Les "puristes" et les sectaires sont ceux qui refusent cette distinction et voudraient que l'homme "soit" Dieu, pur esprit, pure vertu ou toute autre chose, sans qu'il conserve sa spécificité de créature. Les créatures sont un miroir pour les qualités de dieu, mais non Dieu elles-mêmes. C'est pour ça que les sectaires ont l'Ange déchu pour chef qui veut égaler Dieu en tant que Père en niant le Fils, rêvent secrètement de se mettre à sa place et d'asservir les autres selon un pseudo-ordre de dignité. C'est un peu comme ça dans toutes les sectes ésotériques et tous les mouvements spirituels qui dégénèrent. Ils refusent l'ordre social existant au profit d'un pseudo ordre spirituel et rêvent de détruire la société telle qu'elle est plutôt que l'améliorer peu à peu.

Du coup toute personne qui fait des recherches spirituelles est d'emblée suspecte d'appartenir à une "secte" car elle se distingue des autres par la nature de ses intérêts et se trouve de fait hors du champ de référence commun et objet de toutes les projections délirantes. On lui prête à tort la volonté de :
- obéir à un chef qui manipule les autres à sa guise en jouant sur leurs émotions (le fameux "gourou") et leurs faiblesses et qui se fait passer pour Dieu en offrant à ses fidèles des gratifications (privilèges et grades au sein de la secte)
- vouloir faire sécession, s'isoler des autres et isoler ses membres des autres
- se livrer dans le secret à d'effroyables pratiques (objet de tous les fantasmes)
- détourner de l'argent dans son intérêt

La pratique de la vie chrétienne c'est autre chose :
- ne pas avoir de chef ni de gourou mais juste prendre conseil vis à vis de ceux qui ont plus de maturité et d'expérience
- aller vers la société et ne pas avoir peur de se faire rembarrer
- vivre fraternellement en amitié
- pouvoir lâcher momentanément toit et biens si besoin est

En une phrase, souffrir d'être pris systématiquement pour ce qu'on est pas, accusé de maux imaginaires et pouvoir s'en réjouir.



"Dans la mesure ou cette appellation commune est justifiée (gnosticisme), on peut dire que toutes ces doctrines ont eu pour objet, partant de la foi en une révélation, de la transformer en une connaissance (gnôsis) capable d'unir l'homme à Dieu".

L'essence de Dieu est inconnaissable en elle-même et ne "connaît" rien non plus, sans le travail des "anges". C'est un fond sans fond, un gouffre, un abîme, une vallée de ténèbres et de clarté, une indétermination foncière, un au-delà de toutes caractéristiques, une béance, une "vacuité", etc... Elle est aveugle mais est forgée par un désir secret : se faire connaître. Mais partant d'elle-même que peut-elle faire connaître ? "Rien" puisqu'elle n'est encore rien de défini et pourtant cette essence est la source de tout. Il lui faut donc faire surgir d'elle-même quelque chose, afin que de "rien" provienne un "quelque chose".

De cette essence apparaît donc un "oeil magique" qui aura la capacité de tout voir ce qui est concevable dans les trois temps. A travers cet "oeil" surgit la vision du Fils et de toutes les créatures qui vont être créées ultérieurement. Cet oeil est aussi un "miroir" et une volonté qui commence à s'apparaître à elle-même et à se connaître. Elle se connaît dans le Fils par la "Vierge éternelle", le miroir toujours pur qui laisse apparaître toutes les formes qui vont être conçues. En ce sens cette "Vierge" est con-susbtantielle avec les trois personnes de la Trinité.

Voilà une façon d'avoir une cognition valide de la création en Dieu. Il y en a d'autres. Celle là est particulièrement riche, c'est celle de Jacob Boehme. Ensuite il faut la mettre en "images" dans son esprit pour lui donner vie et sens en méditant et en faisant son "roman cosmogonique". Les chrétiens butés disent qu'une telle prétention est délirante, parce qu'on ne peut pas sonder les mystères de Dieu. Ils disqualifient cette "mystagogie" en lui accolant le terme insultant à leurs yeux de "théosophie". "On est convenu d'appeler théosophie la prétention à connaître ce qui se passait et ce qui se passe au sein de l'être absolu avant la production du monde multiple, indépendamment de cette production. C'est une prétention extravagante". (Claude Tresmontant, les métaphysiques principales) "la gnose et la théosophie prétendent savoir quelque chose de la vie intime de l'Absolu sans partir de l'expérience objective".

Pour Tresmontant, adepte de la "méthode expérimentale" en métaphysique, c'est un crime. Pourtant c'est une voie. Les "mythologies" reconstruites sont des tentatives de "roman dharmique" plus ou moins réussies, plus ou moins adéquates, concevant plus ou moins bien leur objet. L'objet est infini et jamais épuisé par une génération intime, il est toujours au-delà. Les chrétiens à la sauce Tresmontant ne sont pas du tout réalistes, contrairement à leurs prétentions. En effet ils ne résolvent pas le véritable problème, qui n'a rien à voir avec la méthode des sciences : comment se faire connaître de Dieu qui est "hors" de notre système de perception tout en se trouvant "dans" notre coeur en un point minuscule ? Du coup ils spéculent sans rien apporter pratiquement, tout en se croyant très subtils et détenteurs de la vérité.

La réponse est évidente c'est la "prière" et non l'application de magies, de systèmes de yogas, de manipulations énergétiques diverses comme on voit dans toutes les sectes et le pseudo-bouddhisme actuel. Toute cela ne permet pas de sortir de l'univers sensible et astral corrompu, le "monde sub-lunaire" fait des quatre éléments grossiers et subtils comme on disait autrefois. Mais il faut comprendre que la prière est notée unique refuge pour "informer" Dieu de notre état et de notre misérable condition mais ce n'est pas du tout donné et évident à cause de l'état de notre corps énergétique. Mais si on veut juste modifier le corps énergétique sans comprendre pourquoi, ça ne marche pas. Les bouddhistes croient qu'ils sont déjà assistés par le Ciel bouddhiste qui ne peut pas les connaître, donc le tragique de leur condition leur échappe pour l'heure complètement.

Sinon il ne nous voit et ne nous entend pas. C'est ça l'expérience de tous les jours et de tout un chacun. Et la raison "mystagogique" c'est qu'il ne le peut pas, non pas parce qu'il est mauvais, mais parce que c'est impossible. Il faut que nous nous fassions connaître selon notre nom. Tant que je ne me fais pas connaître à lui par un mouvement de volonté, il ne peut pas me connaître et m'aider. Celui qui prétend le contraire est un archonte ou un usurpateur. Et celui qui désire être aidé de cette façon se prépare à prendre un ticket direct pour l'enfer sous prétexte d'être gratifié. Donc celui qui prie correctement va finir par se faire connaître du Père par le Fils, du fait de l'énergie et de l'intensité produite par la souffrance. Mais celui qui veut améliorer sa condition "sub-lunaire" en voulant être "bien vu" de l'usurpateur qu'il prend à tort pour Dieu ne fait juste que bouger un pion sur un échiquier dont il est le jouet et la victime consentante.

Voilà en quoi le christianisme est une connaissance. Pas tant celle que nous pouvons avoir de Dieu (nous en avons toujours une image générique approximative), mais celle que Dieu peut avoir de nous-même si nous savons comment le prier.

L'essence du Christianisme c'est de permettre le passage de l'Absolu à la personne, de l'essence à la substance, de frayer un chemin entre le "Dieu inconnaissable" et les créatures dans les deux sens, si on voit les choses comme ça, on se dégage de tout "moralisme" et tout s'explique assez logiquement. C'est un problème pratique et non spéculatif malgré l'apparence. L'image générique de Dieu qui est fausse mais qui est incrustée dans notre langage et nos façons de pensée, est une sorte d"oeil" mystérieux qui voit tout sans que nous ne voyons, un être caché derrière un rideau (le "voile") qu'il n'y aurait qu'à tirer pour en obtenir la vision. Cette conception poussée à l'extrême aboutit à "Big Brother'. Dieu est une sorte de policier invisible que nous ne voyons pas, mais qui nous épie et nous surveille, constamment, et qui est prêt à distribuer récompenses et punitions. Mais ça c'est la projection du "policier intérieur", du "juge" qui empêche la vie de se déployer. Cette image, aussi primitive soit-elle et bien incrustée, conditionne tout. Hier au catéchisme des enfants, le prof leur répétait à l'envie que Dieu est là, prend soin de tout le monde, qu'il connaît tout de nous, etc... Les enfants s'ennuyaient ferme et régnait un silence de mort. En effet c'est peut-être un peu angoissant de savoir qu'un Etre invisible nous surveille, sans qu'on connaissance vraiment ses intentions. Mais si on regarde si un tel être existe vraiment en retournant sa pensée vers sa source, on ne trouve "rien" de substantiel et de réel.

J'ai juste fait demander pourquoi Dieu qui est si bon et généreux, va laisser une personne croupir dans sa crasse si elle décide de ne plus se laver et prendre soin d'elle, afin de souligner que si Dieu est bon et parfait, ce n'est pas pour autant qu'il intervient dans nos vies. La réponse ordinaire ça sera que Dieu veut que ses enfants apprennent à obéir à ses "lois" et comprennent le fonctionnement de la nature. Certes. Mais peut-être Dieu ne régit pas tout non plus et laisse ce soin aux créatures.

Je crois que l'essence de la vie spirituelle consiste à se faire connaître de Dieu pour être connu de lui (ainsi que les créatures), afin qu'il nous aide et que nous puissions ultimement lui rendre grâce, chose qui ne va pas de soi et procède surnaturellement. C'est le motif de la prière personnelle, le rôle d'intercession du prêtre envers les fidèles, et du Père spirituel envers ses disciples. Du coup on comprend mieux le repentir, la confession et le pardon. L'acception courante part de l'image primitive que Dieu est un oeil invisible qui voit tout, un être omniscient caché derrière un rideau, un miroir sans tâche dans lequel nous nous reflétons déjà. A partir de là, se repentir c'est avouer ses crimes devant un être supposé déjà informé pour ne pas recommencer. Se confesser c'est détailler l'étendue de ces crimes. Pardonner, relativiser l'ampleur du crime par rapport à la grandeur de Dieu.

A mon avis se repentir ce serait supplier que les anges agissent et les êtres saints fassent intercession pour que les fautes soient connues du Père et qu'il puisse nous aider à ne plus recommencer. Se confesser, c'est préciser les choses afin de donner plus de densité à l'information. Pardonner, c'est espérer que l'ensemble du problème soit examiné par des instances célestes et qu'une solution inédite soit trouvée. C'est donc un "mouvement de l'âme" qui fait le pari surnaturel que nous pouvons être "entendu" et non pas un acte de nature juridique, une déposition devant un tribunal.

C'est ce qu'on a reproché souvent au Christianisme, de favoriser et d'exacerber la "culpabilité" et d'enfermer les gens dans leur "péché". Du coup on apprend aujourd'hui aux enfants et aux grands que tout est déjà gagné, qu'un type qui a existé il y a deux mille ans a bossé pour nous et qu'on n'est tranquille maintenant, pour peu qu'on signe son acte de baptême et qu'on aille à la messe le dimanche. C'est l'opposé extrême. Le vrai problème qui ne relève pas d'une prétendue culpabilité n'est même pas soupçonné : en tant que créature, tant que nous restons confinés dans notre esprit individuel, nous ne pouvons nous faire connaitre du Père car lui-même ne nous connaît pas. Il ne réside pas dans ce monde, il est transcendant même si il peut se révéler dans l'intimité du coeur. Il peut nous sauver, mais par nous-mêmes nous ne pouvons pas nous élever jusqu'à Lui. Le problème n'est donc pas moral mais "ontologique". Comment agir pour que nous puissions être connu de Lui ?

 

Lorsqu'on lit le tome deux de l'encyclopédie de Joachim Bouflet, on s'aperçoit que les Saints vivent dans un autre univers. Les miracles sont légion, précisément parce que ce ne sont pas des miracles. Les portes des églises s'ouvrent mystérieusement, les hosties lévitent, les pains et les vivres se multiplient spontanément, l'eau se transforme en vin aussi simplement qu'elle s'évapore sous forte température, un manteau étendu permet de traverser une mer et de doubler un batelier médusé, l'eucharistie favorise l'inédie, les corps d'apparition sont florès pour apporter des provisions dans les congrégations, les anneaux qui entérinent le mariage mystique se matérialisent pour les mystiques qui ont accédé à l'union sponsale, et certains saints sortent des murs de la prison dans laquelle ils ont été jetés en les traversant, etc... Des objets physiques sont émanés et d'autres répondent comme si c'étaient des personnes à part entière, attestant que tout est être et vivant dans l'univers, qu'il n'existe pas de "choses" inertes.

A la lecture, on se rend compte que pour eux ce ne sont pas des "miracles", ce sont des choses naturelles comme marcher et respirer. Pour nous c'est incroyable car on voit ça comme des choses externes qu'on ne peut pas comprendre. Comme dirait quelqu'un ces prodiges attestent qu'ils vivent dans leur "état naturel" où tout est possible et spontané. Leurs actions miraculeuses en attestent, de même que leurs "visions" procèdent directement d'eux-mêmes. Elles n'ont aucune extériorité. ce ne sont pas des phénomènes "magiques", "parapsychologiques" produits pas une intention mentale. Ils résultent de leur perpétuelle prière, la jonction établie avec le Père, la source dont tout procède. C'est bien un "signe" de l'existence d'un autre monde, d'un au-delà, qui ne nous est pas accessible, et non pas du fait que tout est relié par "sympathie" dans notre monde corrompu dans une "âme du monde" où tout est interchangeable. C'est la différence entre la magie et la religion, l'occultisme et la foi, la recherche du pouvoir et celle de la vérité.

14:31 Écrit par Jean Matheos | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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