20/11/2013

L'Esprit des Asûrim (roman saison 8 / chap10-7)

            Hier soir, lorsque je suis rentré à la grotte après ma journée de travail - qui pour une fois n'avait pas été trop épuisante - après m'être baigné dans la rivière, j'ai trouvé Shams en train de méditer nu sur une couverture. Dans la posture en cinq points, les yeux fermés, il me faisait penser à certaines statues du dieu Shiva, il s'en dégageait une beauté, une sérénité, un amour...

            Saisi d'une violente émotion, je suis tombé à genoux près de lui, avec des soupirs à fendre les pierres. L'effet était dévastateur, je brûlais littéralement, et je me demandais comment mon pauvre coeur allait pouvoir tenir le choc. Mais peu à peu, l'énergie s'est normalisée, et j'ai pu m'asseoir en face de lui pour le contempler sans risquer l'infarctus. Chaque partie de son corps était adorable, et il sentait divinement bon. Je le regardais amoureusement, et me sentais devenir complètement femme, chose qui ne m'était plus arrivée depuis que j'avais cessé d'avoir des unions avec Erik. Son aura se mêlait à la mienne, pénétrait mon corps physique aussi bien que subtil et me comblait de sensations sublimes, inconnues, cependant je désirais davantage, comme s'il demeurait en moi des zones opaques, qui n'étaient pas illuminées par sa beauté.

            Soudain il a ouvert les yeux, plongeant son regard dans le mien. "Viens.
           J'ai quitté mon habit et je me suis assis sur lui pour l'enlacer. J'étais si calme et si concentré qu'il était clair pour moi qu'il tenait tous mes vents en place, car vu les sentiments que j'avais pour lui, j'aurais dû me trouver dans un état de trouble indescriptible, tremblant de tous mes membres. Je sais l'émotion qui peut me saisir à certains moments, surtout lorsque l'amour m'enflamme d'un bout à l'autre. Mais je n'étais plus moi-même. Nous nous sommes longuement caressés, je me laissais pénétrer par ses vents lumineux et purs, j'étais porté sur les ailes d'un ange sublime.

            C'est alors que son énergie a touché quelque chose au fond de mon être, quelque chose que je croyais disparu ou du moins subjugué, ce feu sombre et glacé que j'avais passé des années à maîtriser dans son aspect masculin. Mais voilà que je le retrouvais dans ma partie féminine, tel un dragon tapi au coeur de mon désir. Je l'ai vu s'élever, et moi j'étais tout à fait impuissant. C'était une obscurité sans fond, un feu dévorant parce qu'insatiable, c'était le coeur du néant, et cette chose qui était la corruption originelle de mon peuple, le soleil noir de mes visions, a essayé d'absorber l'ange doré, comme un trou noir qui absorberait une étoile. Mais l'ange brillait de mille feux, car une autre lumière était venue se fondre en lui, plus auguste, un soleil spirituel d'une puissance absolue. Shams m'est apparu d'un coup dans un aspect courroucé qui n'était autre qu'une émanation de Daniel sous l'émanation de ses noms les plus destructeurs. De sa lance dorée il a transpercé le coeur du dragon tandis que son énergie brisait toutes mes résistances. A genoux devant cette puissance, j'étais subjugué, dissous, emporté comme un fétu de paille sur une vague immense. Mais comme tous les Asûrim, j'ai deux coeurs, et le dragon, après s'être récupéré dans des profondeurs connues seulement de lui-même, a ressurgi plus puissant que jamais, tel un monstre marin qui se régénère dans les abysses. Sa noirceur contenait toute la colère, toute la faim, toute la folie de mon peuple. Il n'était que néant face au soleil qui lui faisait face, mais il préférait être détruit plutôt que céder d'un pouce. L'orgueil du démon dans toute sa splendeur. Et moi j'étais sa créature pieds et poings liés, alors je m'apprêtais avec un certain fatalisme à disparaître dans le néant car j'étais submergé par le déchaînement de sa folie, même si je savais que la puissance divine s'apprêtait à réduire en cendres. Ci-gît un petit Asûrim qui n'était pas très avisé...

            C'est alors que l'impensable s'est produit. Le soleil s'est retiré, comme s'il se résorbait dans sa source, et seul est resté l'ange doré, avec toute sa beauté et toute sa fragilité. Il était à genoux, tête baissée. Comment cette petite mise en scène m'avait relié à toute la puissance ténébreuse de ma race, je ne sais, mais je sais que la force qui me poussait à le désirer, à le faire mien, dépassait tout ce que j'avais connu. Et je l'aurais pu, car j'étais devenu plus que moi-même. Maintenant qu'il était en moi physiquement, je pouvais m'unir à lui totalement, toutes ses énergies, son âme si merveilleuse, tout cela devenait mien si je le voulais. A ceci près qu'il ne s'agissait pas exactement de moi, mais de l'esprit de corruption qui avait fait chuter mon peuple, et qui était si étroitement mêlé à nous que nous pouvions penser qu'il était nous.

            Je pouvais voir parfaitement que l'union à Dieu de Shams n'était pas scellée. Si je cédais à la faim qui m'habitait, à ce feu inextinguible, et jamais de ma vie je ne m'étais senti aussi peu libre de lui résister, je l'entraînais avec moi dans ma chute - je le savais mais cela ne diminuait en rien mon désir. Je savais tout, que cela ne me donnerait pas ce que je voulais, qu'ensuite tout serait bien pire, que cet esprit qui me poussait n'était pas moi, mais l'illusion était d'une puissance absolue. L'illusion que si je cédais à cette tentation, j'obtiendrais exactement ce que je désirais, le paradis, et que si je résistais j'aller brûler pour l'éternité dans les feux de l'enfer. Car c'était bien les feux de l'enfer qui brûlaient en moi, avec la promesse du paradis juste à portée de main... si je cédais. 

            Mais Shams ? Mon bien-aimé... Allongé sous moi, très pâle, il s'offrait en sacrifice, on aurait dit le Christ au Jardin des Oliviers. Pour mon salut, il m'offrait son âme. Je veux dire par là qu'il m'offrait une ultime chance de faire usage de ma liberté, de me prouver que même si le démon avec toute sa puissance se déchaînait en moi, ma volonté n'appartenait qu'à moi. Je me suis souvenu en une fraction de seconde de tout ce que j'avais vécu avec lui, son amitié, sa bonté, sa vulnérabilité, sa beauté... Shams mon ange sublime. Je ne pouvais pas lui faire ça. Quoi qu'il m'en coûte ça n'était pas possible. J'ai réalisé avec une clarté totale que pour lui j'étais prêt à subir tous les tourments possibles et imaginables, que je ne pouvais pas faire autrement.

            Je me suis séparé de lui, et la douleur que j'ai ressentie... mon Dieu... C'était comme si j'étais plongé dans le feu, et que mon corps se régénérait aussi vite qu'il se consumait. Je me tordais sur le sol, je hurlais comme un damné, mais j'avais fait mon choix. Mon corps n'avait jamais ressenti une douleur pareille, qui était surnaturellement permise par je ne sais quelle licence divine, mais mon esprit était serein, et je renouvelais mon choix. Dussé-je rester là-dedans trois kalpas, j'aimais Shams, et cet amour me suffisait. Je ne sais ce que le Christ a subi sur la Croix, car le Père l'avait abandonné. Moi, mon amour était avec moi, dans mon coeur, et cela me donnait une joie sans pareille malgré ma souffrance. Je crois que cet endroit a été défini comme le Purgatoire...

            Cela n'a pas duré trois kalpas. Quelques minutes, peut-être, qui m'ont semblé une éternité. Et puis la douleur a fait place à une paix... la "Paix du Christ", c'était cela. Une suavité, une lumière... je n'étais qu'un petit enfant, un rien du tout qu'un ange avait pris dans ses ailes si aimantes et si douces. J'ai pleuré longtemps dans les bras de Shams, et je pouvais dire son soulagement...

23:39 Écrit par Ry | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

Commentaires

C'est quand même étrange que tu ne puisses concevoir d'autres hypothèses.

Écrit par : Ry | 21/11/2013

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