22/11/2013

S'inventer sa Génèse

"Il faut conclure qu'Eve a demandé ce qui impliquait la présence du don d'un serpent: la connaissance...
On devrait donc conclure que le serpent, était malgré les apparences, un effet de la Générosité divine portée à son paroxysme, parce qu'il voyait bien que sa petite Eve (sauf son respect), l'aimait de tout son coeur! Et qu'il n'avait pas le choix...il fallait faire venir une intelligence extérieure qui saurait s'y prendre, Eve était peut-être beaucoup trop aimante pour désobéir d'elle-même malgré la question que quelqu'un à bien dû se poser... De plus, je ne sais pas si je le suis jusque là, et si c'était un moyen habile adapté à son temps ou quoi, mais selon Saint Paul (qui n'est pas apprécié de tous les prêtres, à cause de choses comme ça), Dieu a sciemment planté le pêché, par le fait même de l'interdire en premier lieu, sans quoi l'idée même de désobéissance n'aurait pu naître".

Ce que tu exposes est une thèse parfaitement "non chrétienne" à mon sens, mais rassure-toi tu n'es pas le premier, à savoir que tu introduis une nécessité dans le "plan divin", là où il n'y a que le jeu de différentes "variations probables". Dieu ne contraint personne et laisse les êtres venir librement à lui. Ce sont les êtres qui "contraignent" Dieu à leur donner une version de lui-même par leurs propres conceptions et leurs propres choix et c'est que le bouddhisme nous enseigne ainsi que l'expérience. Par exemple tu nous dis qu' "il voyait bien que sa petite Eve l'aimait de tout son coeur". Mais d'où tu tires cela ? C'est en fait le début de ton propre "roman dharmique". A aucun moment dans les écritures Eve est présentée comme ça, comme une "petite créature" toute faible et il n'est pas dit grand chose non plus de la façon dont elle aime son Dieu. En fait le récit initial est parfaitement lacunaire et énigmatique, et chacun le remplit avec ses propres conceptions.

L'idée que la désobéissance est une "nécessité" pour accomplir le salut montre à mon avis une limite dans l'exercice de l'intelligence et conduit à un monde cruel et immoral: cela veut dire que le "mal" est nécessaire. Or, il est aisé facile de concevoir les choses tout autrement, le mal est introduit par la créature et non par une "ruse" de Dieu.

"C'est toi qui nous a donné la solution de cette énigme avec ce que tu explique des anges (merci aussi d'avoir répondu à ma question de l'autre jour en plus dans ce que tu dis), l'incarnation, et la Chute des hommes était nécessaire pour acquérir la lumière de l'Essence, sans cette idée, on ne peut pas tout mettre ensemble".

Ce que tu dis me parait relever de ce cliché, exprimé par exemple chez Martines de Pasqually et Louis Claude de Saint-Martin et rendu ici. Position foncièrement anti-chrétienne puisqu'elle introduit une nécessité en Dieu et le rejet pur et simple de la "création" au profit de "l'émanation".

"Adam a été émané sous une "forme glorieuse" par nécessité

Par ailleurs, autre point singulièrement important pour notre réflexion à propos de ce qui distingue émanation et Création, la division entre monde matériel et immatériel, entre formes passives d’apparence de matière ténébreuse et formes impassives ne date absolument pas pour Martinès de la prévarication d’Adam, mais de la première prévarication des esprits pervers qui eut pour effet de contraindre le Créateur de créer « l’univers physique en apparence de forme matérielle, pour être le lieu fixe où ces esprits pervers auraient à agir et à exercer en privation toute leur malice. » (Traité, 6). Adam apparaît ainsi sur la scène de l’histoire divine comme un esprit émané quaternaire, un être immatériel qui, de par sa faute, sera précipité dans un corps de matière ténébreuse formé, selon une loi ternaire, par les essences spiritueuses - « trois essences spiritueuses d'où sont provenues toutes les formes corporelles » (Traité, 256) -, ce qui d’ailleurs, redisons-le une nouvelle fois, toutes ces thèses relèvent de conceptions que l’Eglise rejette violemment mais que Martinès professe et soutient, soit celle de l’ensomatose, c’est-à-dire de l’incorporisation d’un esprit immatériel, celui d'Adam, dans ce monde sensible - être préexistant au sein de la vie divine avant sa chute dans le corps - en raison d’une faute antérieure : « Vous savez que le Créateur émana Adam homme-Dieu juste de la terre, et qu'il était incorporé dans un corps de gloire incorruptible. » (Traité, 43). Mais si Adam a été placé initialement selon Martinès dans une forme purement spirituelle et glorieuse certes, cette forme toute glorieuse qu’elle fût répondait cependant à une nécessité, et pas des moindres."
(http://jean-marcvivenza.hautetfort.com/archive/2012/11/13/la-doctrine-de-la-reintegration-des-etres.html)


Si on suit cette conception résumée dans cette phrase édifiante, l'homme est un outil pour combattre le mal et non une réalité qui a sa propre fin. "L’homme a donc été émané en réalité, comme nous le constatons, non pour bénéficier d’un don gratuit, d’une vie libre non soumise à aucun objet particulier, offerte par un don gratuit pour le simple le bonheur de l’homme et de sa postérité, mais pour combattre les esprits pervers." Mais qui a introduit le mal dans l'univers ? On voit bien qu'une telle conception qui soumet Dieu à sa propre nécessité est vicieuse par essence et conduit à l'idée que le mal doit est extirpé par la force et la violence, ce qui précisément ne marche pas.

On peut considérer que si le serpent a été introduit dans l'enceinte sacrée (sans en faire une figure positive comme dans la conception gnostique pour délivrer Adam du "faux Dieu"), ce n'est pas l'effet de la volonté du Gardien du jardin pour accomplir un plan machiavélique, mais une création de l'esprit des êtres habitant le jardin qui se sont laissés aveuglés par leur propre capacité créative. Le résultat de leur propres pensées (le résultat de leur "karma" naissant par une saisie initiale, vouloir engendrer dans l'extériorité, dans la "saisissabilité") non reconnues et non d'un agent extérieur. Et le Dieu bon et parfait ne peut pas s'y opposer car il laisse la liberté aux créatures, il peut juste entériner et ensuite trouver la meilleure solution pour améliorer les choses. Là il créée le monde, non pas pour "enfermer les démons et les juguler" mais pour "briser" l'âme collective d'Adam, afin qu'il y ait possibilité de rachat. Tant que l'âme n'est pas fractionnée, elle ne peut être réparée. Alors que plusieurs morceaux séparés peuvent être purifiés avant d'être réunis à nouveau. C'est le "travail" du Christ et de ses saints pour restaurer l'unité du genre humain. Donc la création matérielle est positive et permet à l'histoire de continuer.

Maintenant revenions en arrière. Si le serpent n'avait pas été introduit par les pensées de nos ancêtres, pour autant Adam et Eve ne seraient pas restés comme des Anges. En effet les anges peuvent louer et glorifier Dieu tant qu'ils veulent, mais ils ne peuvent pas réaliser l'essence, c'est-à-dire devenir créateurs à leur tour. Ils sont limités par la perfection des attributs et l'irradiation des lumières et des qualités. Et c'est d'ailleurs ça qui a causé leur chute, c'est la "saisie" de la perfection émanée qu'ils se sont attribués à eux-mêmes. Pour pouvoir sentir sa "pauvreté" essentielle, il faut un milieu pour ça, un "monde" avec des gouttes, une création matérielle, ou un monde bien particulier, mi-matériel mi émané. Cela s'appelle la "terre" qui donne une chance unique, mais il existe aussi d'autres "lieux" qui ont cette propriété extra-ordinaire. Endroit privilégié que les bouddhistes appellent "akanishta" et permet d'accomplir l'état de bouddha. Mais on peut supposer aussi qu'une région du "paradis" de Jésus a aussi ces propriétés, afin de permettre aux êtres de continuer à évoluer.

Or c'est ça le projet de dieu, que les êtres ne soient pas des réceptacles passifs et soumis, mais eux-mêmes des créateurs qui agissent en synergie avec Lui pour augmenter sa gloire et la richesse de son expression. Si Adam et Eve n'avaient pas extériorisé leur pensée, la terre aurait été sans doute quand même créée, ils auraient connu la "mort" afin qu'ils puissent réaliser l'essence, (car c'est en introduisant la différenciation entre "mort" et "vie" qu'on peut établir la véritable Vie éternelle), mais le processus aurait été harmonieux et sans heurt, sans toute la "perte" que nous connaissons dans notre monde, et finalement les anges se seraient aussi incarnés pour évoluer. Ce qu'Aurobindo et mère appelaient un "monde supra-mental" où chaque chose est à sa place.

Il résulte logiquement de toutes ces considérations que même aujourd'hui les anges ne peuvent pas rester en l'état. Ils devront bien s'incarner un jour ou l'autre (thèse que Maître Philippe répète assez souvent) si Dieu est vraiment bon car il ne peut pas laisser des êtres "à la traine". On peut supposer que c'est le mode de la rédemption possible de la terre: l'incarnation des anges avant la "descente" de l'Amour, qui amène finalement le "démon" lui-même à s'incarner. Et non pas une "réintégration des êtres" dans un Principe purement spirituel ou une terre matérielle qui devient mystérieusement un royaume de paix et de justice on se sait trop comment...

Qu'est-ce ce que le cliché du démon ? La puissance métaphysique et l'être qui a refusé de se prosterner devant un être "fait d'argile" et de souffle et préfère roder dans l'univers en tant qu'esprit en empoisonnant tout le monde et en bloquant le mouvement plutôt que continuer le chemin évolutif. Cet être est stupide et se croit plus malin que son créateur. Il veut refaire le plan à sa façon et ne fait qu'engendrer le chaos, le sien et celui des autres. Pour être racheté, il lui faut donc s'incarner un jour ou l'autre, afin qu'il comprenne que pour réaliser l'essence (= acquérir la possibilité de devenir lui-même créateur), il lui faut acquérir le mode d'être de la "pauvreté" et de l"humilité", donc devenir semblable à l'homme. Pour le coup, c'est seulement par ruse que le démon pourra être racheté, beaucoup plus que par la violence et le rejet: "chassez le par la porte et il revient par la fenêtre". Et même on peut imaginer que c'est un être très séduisant qui pourra le conduire à s'incarner, une sorte "d'éon de beauté" qui accepte de se sacrifier. Ainsi, il sera "piégé" entre ses deux tendances: celle de rester pur esprit dans l'espace et celle de vouloir le pouvoir sur la terre.

Les chrétiens disent qu'il faut "aimer son ennemi". Mais qui met cela en pratique ? Pour pouvoir le faire (au moins dans son esprit purifié) il faut en avoir une conception adéquate. Or, le principe du mal est posé comme une extériorité (un "serpent" qui sort de nulle part...), et on fait porter aux juifs le chapeau du meurtre de Jésus. Or il semble que les juifs soient plutôt les victimes dans cette affaire. Et pourquoi Judas aurait-il été forcément un traitre ? Dans la version "sutrique" des évangiles, la faute est reportée sur autrui. Mais on peut concevoir un univers probable dans lequel Judas accepte d'être le dernier des derniers et un être accusé injustement, rejeté dans l'ombre. En ce sens c'est le meilleur ami de Jésus. Il a existé une secte "gnostique" appelée "caïnites" qui voyaient en Judas l'ami privilégié de Jésus, mais pour de mauvaises raisons à mon avis : il l'avait aidé à se débarrasser de son enveloppe charnelle encombrante pour retourner dans les cieux ! C'est nier à nouveau le principe de l'incarnation, le mystère de la double nature, qui fait l'originalité du Christianisme. Alors qu'on peut imaginer que Judas a voulu précisément cette incarnation et que Jésus soit "livré" par la méchanceté des hommes. Peut-être a-t-il hâté les choses alors que les romains étaient un peu indécis, et on imagine ce qui a du lui en coûter...

J'ai retrouvé une petite "Méditation nouvelle sur le pseudo-evangile de Judas" par Babilos de Cesaree, extraite d’un papyrus conservé miraculeusement sur une planète jumelle de la terre. C'est assez mauvais mais c'est amusant.

« Et il vit douze croix plantées sur le mont des Ogives toutes différentes les unes des autres et pourtant l’expression d’un arbre de vérité glorieux émané dans le muti–vers en une Figure couronnée : Lui, le Fils unique de Dieu, le plus Beau et le plus Majestueux, le plus envié au Ciel et le plus méconnu parmi les créatures ».

- Judas : ô Père, comment pourrais-je devenir semblable à toi ?

- Jésus : En devenant un Fils unique, comme j’ai été celui de mon Père.

- Judas : Mon Père n’est-il donc pas ton père ?

- Jésus : Chaque fils est l’Un seul, de même que chaque père. Et tu auras la pire des réputations, celle d’avoir livré le Fils de Dieu à la multitude.

- Judas : Je voudrais souffrir autant que toi tu vas souffrir.

- Jésus : c’est impossible, tout a sa raison dans le Plan de mon Père. Je suis le Fils de Dieu et tu es une simple créature. Ma mission diffère donc de la tienne. Tu es le premier Fils de l’ombre et je suis le Soleil de Lumière incréée.

- Judas : Fils de l’ombre ?

- Jésus : Ta lumière est la plus obscure, celle des réprouvés et des mal-aimés qui agissent dans le silence et le secret, loin de la foule. Tu n’as pas de génitrice connue, sinon l’opprobe des hommes. Ma Mère est Marie, le pur miroir des phénomènes et des créatures, et je m’offre pour le salut des âmes. Toi, tu resteras pour la mémoire collective le traite, le fourbe le fiel de la terre. Je serai le Sauveur et le Sel, pour eux tu seras le Livreur et l’Empoisonneur. Ainsi est-il écrit.

- Judas : plaise à ton Père de changer ses décrets et ces funestes destinées.

- Jésus : ses décrets sont immuables mais les destinées non scellées.

- Judas : ne pourrais-tu pas lui suggérer de s’offrir un nouveau calame ?

- Jésus : le doute est la pire des plaies et tu le sais. Ta mission est plus grandiose et plus magnifique que la mienne: tu iras encore plus bas que moi par-delà les enfers des sens que j’ai déjà visités et connus. Tes œuvres seront plus prodigieuses encore.

- Judas : par-delà les enfers des sens ?

- Jésus : les enfers conceptuels, les caves obscures du multi-vers, les voûtes délabrées au sein desquelles gisent les débris de Mes Théologies non restituées.

- Judas : je suis ton ami et je veux connaître et partager ton secret.

- Jésus : mon secret, je vais te le donner : il te permettra de voyager au cœur de ma Personne multipliée, dans le Champ des Croix clairsemées. Autant de vies, autant de visions, autant de versions différentes de l’histoire probable d’un Fils unique, père de tous les enfants orphelins de l’univers qui ont coupé leurs racines avec les âmes-groupe et le commun. Qui se sont retrouvés détestés du nombre et ont du traverser les espaces sidéraux esseulés. Chacun, selon sa complexion physique, vitale et mentale finit par me retrouver, car je permane éternellement en un Esprit de vérité qui englobe absolument toutes les créations présentes, passées et futures.

- Judas : je le garderai comme la prunelle de mon cœur et plaise au Ciel que les enfants issus de ma Pensée puissent contempler eux aussi le seul Dieu Bon qui se tient au-dessus de la mêlée.

- Jésus : O Œil éternel qui contemple les merveilles de mon histoire oubliée, tu es ma mémoire et mon avenir, l’immortel Baiser qui permet l’accomplissement de notre histoire commune.


"C'est du roman" dira-t-on. En effet, mais qu'est-ce que la théologie ordinaire sinon une "saisie" particulière de certaines conceptions parmi une infinité de mondes et de Dieux probables qui ont chacun leur sens ? Il existe une sorte d'Arbre de la vie universelle dont les "hérésies" (les conceptions partielles et limitées) et les apparences malignes qui en découlent ne sont que des branches qui ne peuvent pas donner de rameaux et les fruits qui ne parviennent pas à verdir, et non des arbustes dont on doit à tout prix se séparer en les coupant et en les excluant. Si on fait cela, ils finissent par repousser un peu plus loin et pourrissent tout le terrain, car les graines subsistent. Les dogmes tels qu'ils sont exposés sont parfaitement incohérents, non parce que ce sont des "mystères" impénétrables, mais parce que l'orgueil des hommes les poussent à s'aveugler sur les opérations de leur esprit. Ils conçoivent en leur for intime leur image de Dieu (avec toute une histoire qui va avec) et essayent ensuite de la faire passer pour une "révélation" extérieure. C'est le péché même selon les bouddhistes, la saisie de leur esprit et de leur propres pensées.

L'univers pourrait être tout autre, et c'est en examinant un ensemble de ses "variations probables" qu'on peut s'en rendre compte. Mais pour ça il faut essayer de faire varier les choses afin de créer les circuits dans son corps énergétique, se donner un ou des langages en s'instruisant. Voilà à mon avis la "scienta divina", qui permet de se rendre compte que ce qui est présenté comme "la" chose (comme l'histoire du serpent) n'est qu'une représentation d'un événement probable, un objet infini par nature mais vu sous un certain angle. Mais il faut étudier sérieusement l'histoire pour le savoir et ne pas hésiter à faire sa propre "théogonie" ou "stade de génération". C'est comme ça que la "mythologie" est apparue, la "gnose", et la "kabbale", la "philosophie", la "théologie", etc., comme autant de variations créatrices et d'hypothèses plus ou moins porteuses de sens autour de l'acte divin créateur. On peut tout à fait le "sonder" et l'interroger à l'infini, il demeurera toujours un mystère face auquel on est frappé de stupeur et d'admiration. C'est un exercice dont on ne se lasse pas et avec lequel on a pas fini, car tous les autres sont ennuyeux au bout d'un moment : leur objet est moins riche et limité. Il permet de nous donner une "forme" qui relie l'absolu et le relatif, de mettre progressivement en pensées et en images ce qui est reste inexprimable et virtuel. Et il me semble qu'une "transmission" réussie se traduit par l'émergence en nous d' un langage spécifique et signifiant qui exprime notre bonne nature et peut se communiquer partiellement aux autres qui le souhaitent et en font la demande.

22:24 Écrit par Jean Matheos | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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