21/12/2013

Lettre au Cardinal Ricard

TEMOIGNAGE D'UN CATECHUMENE ERRANT

Cher Monsieur - ou comment s'assurer que sa lettre ne sera pas lue -

Je tiens à vous faire part de mon témoignage qui devrait vous interpeller si vous vous sentez concerné par la conversion des âmes. J’ai entamé récemment une démarche de catéchuménat dans la paroisse de M. après d’autres essais infructueux en raison de circonstances matérielles peu propices (j’en étais à mon quatrième essai qui sera apparemment le dernier). Cette fois, j’y ai rencontré un prête polonais nouvellement affecté, qui semblait très motivé dans l’exercice de son ministère. La collaboration s’avérait très prometteuse avec cette recrue enthousiaste, car il souhaitait comme moi voir les églises remplies par des jeunes, et non ressemblant à des musées ou à des repères de vieilles personnes aigries. La mère de ma petite fille de 18 mois (qui a été baptisée par ce prêtre il y a peu) et moi-même avons proposé nos services dans un esprit de charité en essayant d’apporter autant que nous pouvions notre contribution à la vie pastorale et à la communauté.

E., qui a été dix ans chantre professionnelle à Notre-Dame (elle a chanté en parallèle à l’opéra Bastille et au Châtelet), a agrémenté les offices un certain nombre de fois avec sa voix travaillée et n’a jamais eu le moindre signe de remerciement. On lui a proposé de faire partie de la chorale locale, car elle « avait une belle voix ». De mon côté, après avoir été copieusement insulté pour avoir prétendu accompagner à l'orgue une messe (par le "titulaire" du clavier électrique qui était là depuis 62 ans à l'Eglise de R. en attendant la réfection du grand orgue), j’ai commencé à faire bénévolement il y a deux mois une petit chorale avec les enfants du catéchisme de G., avec la bénédiction et les encouragements du prêtre, car je suis passionné par l’éveil musical (c’est mon métier que j’exerce dans les écoles de la ville de Paris après des études de piano et de philosophie). Pour ce faire, je suis allé chercher en voiture à mes frais un petit orgue que j’ai acheté pour l’occasion. Je l’ai installé dans la salle qui sert au catéchisme pour faire des répétitions. Les enfants ont assez vite progressé et se sont montrés dans l’ensemble réceptifs, mais personne ne s'est ému de cette action outre mesure, qui semblait "aller de soi" comme toutes choses.

Tout se passait donc très bien, jusqu’au moment où j’ai « commis » une intervention qui a été jugée intempestive lors d’une séance de catéchuménat avec les adultes, et qui a été rapportée au prêtre par la personne responsable. Elle a été indignée qu’un pauvre catéchumène puisse avoir fait quelques lectures, prié et documenté avant de venir à la réunion et ne fasse pas que se taire et attendre passivement la fin d'un cour magistral ennuyeux. A la place de se réjouir de cet apport d'information, elle a été scandalisée, apeurée par l'inconnu, comme si elle était menacée par quelque danger imaginaire. Mon propos était pourtant limpide : face à l’énigme de la souffrance qui interpelle tout un chacun, j'ai juste rappelé que l’essence de la vie chrétienne ne consiste ni à « accepter passivement ce que nous offre l’instant présent » (conception psychologique à la mode qui marque simplement une forme de stoïcisme sommaire et qu’on trouve étalée dans maints journaux qui se disent chrétiens mais qui tombent à mon avis dans « l’esprit du monde » à la place de nous élever) ni à « jouir de cet instant présent » en remerciant Dieu de sa prodigalité (remake d’une conception épicurienne très en vogue aujourd’hui).

Bien au contraire, mes lectures des mystiques et des Saints reconnus par l’Eglise m’ont appris que la souffrance vécue à la lumière du Christ n’était pas considérée comme un mal nécessaire, mais pouvait être ressentie au cœur de la chair comme une grâce. Au point que les Saints ne subissent pas une souffrance jugée inévitable, mais la veulent de tout leur cœur, car elle seule permet de transmuter le vieil homme et d’opérer la déification qui nous ouvre les portes du Paradis. Ainsi les Saints peuvent s’identifier au Christ souffrant et glorieux à la fois, qui est "descendu aux enfers" et a triomphé de la mort. C'est l'occasion pour eux de parfaire leurs vertus. Je n’invente rien et ne dis rien de nouveau, mais ces bases semblent n'être plus enseignées. Tous les Pères de l’Eglise s'expriment ainsi et je mets au défi quiconque de me citer un Saint ou un Père qui n’a pas à un moment ou à un autre recherché la souffrance pour s’identifier au Christ. Sinon, à quoi bon être ch rétien ?

On m’a donc à mots plus ou moins couverts reproché de vouloir faire l’apologie du dolorisme, voire d’être l’apôtre d’une forme de masochisme. Bref, de faire revivre des archaïsmes dépassés pour notre époque. Puis après, cette attaque ayant été une première fois démentie par le prêtre (il est venu déjeuner chez moi et a pu voir ma façon de vivre avec ma famille), j'ai été accusé d'être un "bouddhiste caché" ou "repenti" qui avait encore les traces de l'erreur en lui, car j'ai expliqué que je m'intéressais aussi aux autres religions et que je ne me satisfaisais pas des apparences. Mais où est le mal ? Voudra-t-on m'expliquer ? Ce reproche comme l'autre est infondé et tombe de lui-même si on réfléchit un peu. Si vouloir souffrir est une folie furieuse, qu’est-ce que disent tous les saints qui font le trésor de l’Eglise vivante ? Sont-ils aliénés ? Racontent-ils des bobards pour tromper leur monde ? Mais dans ce cas, pourquoi ont-ils été reconnus saints ? Et si on a peur des autres religions et d'un misérable catéchumène errant, c'est que quelque part on a pas confiance en la sienne et qu'on s'est détourné de la vérité.

Je tenais juste à rappeler la spécificité du Christianisme par rapport aux autres religions, et en quoi elle a un chemin de sainteté fulgurant pour ceux qui se sentent appelés et ont été prédestinés. A cet effet, j’avais commencé à rédiger un « manuel de vie chrétienne » à caractère apologétique, mais qui se veut parfaitement rationnel. Je pourrais vous l’adresser si cela pouvait vous intéresser, car il peut donner des arguments valables pour un éventuel dialogue entre les religions.Jusqu’à présent, le « dialogue inter-religieux » est un simulacre qui permet aux hiérarques de chaque obédience de se cacher et de se maintenir à distance, tout en se croyant supérieur à l’autre, et de tromper le bon peuple.En effet, pour comprendre autrui, il faut pouvoir épouser son point–de–vue et se mettre à sa place. Mais personne ne prend la peine de comprendre l’autre de l’intérieur et de l’aimer pour ce qu’il est. Cela voudrait dire réaliser qu’on est « rien » à la base et qu’on peut p rendre toutes les formes. Donc acquérir une certaine forme d'humilité. Alors chacun « tient sa position » comme un bastion, considère « sa » religion comme une forteresse, et « sa » vérité comme la seule norme, en se pensant supérieur à l’autre en son for intérieur. Mais paradoxalement, cet absolutisme théologique en matière de religion amène pratiquement le règne du nihilisme, du relativisme et de la division entre les hommes, à la place de les rassembler en une unité plus grande pour ressouder l'Adam primordial. Cet absolutisme est le plus grand allié du « modernisme » triomphant et mène droit au chaos et à la désintégration des sociétés que l’on connaît et qu'on observe autour de soi. C'est le contraire de l'amour tant prôné ici et là, qui aboutit concrètement à faire de l'embryon un objet qu'on peut manipuler à sa guise et à martyriser celui qui parait le plus faible aux yeux de la collectivité.

Il se trouve que je pratique la multi-confessionalité, ce qui peut sembler une hérésie, une abomination, une impossibilité dans les termes comme définir un cercle carré, alors que l’expérience montre que c’est tout à fait possible, même si ce n’est pas très couru comme démarche en raison de ses exigences. Elles ne se posent pas en terme de "loi" -faire ceci plutôt que cela- mais d'ouverture, de subtilité et de finesse. Pour comprendre l'autre, je dois devenir comme lui et être capable de me changer, épouser ses vêtements et ses conceptions. Je précise tout de suite qu’il ne s’agit pas du tout de « syncrétisme » ni de « confusionnisme », ni d’aucune chose de ce genre. En fait c’est une tentative qui n’a jamais encore été réalisée, car autrefois on aurait été directement étripé pour ça. Aujourd’hui, on prétend respecter la « différence », « l’autre » pris comme des absolus, mais ce sont seulement des effets et des artifices de langage qui masquent le vide, l’absence de contenu dans l’échange qui s’en tient à un niveau superficiel. Dans les faits, chacun a peur de l'inconnu et reste terré dans son coin. Je l’ai constaté à moult reprises, en fréquentant de nombreux groupes et assemblées à vocation spirituelle et je n’ai jusqu’à présent pas trouvé une seule exception.

La seule chose qui était permise autrefois pour aller à l’encontre d’autres cultures et d’autres religions, c'était de venir en "missionnaire" pour imposer sa vision des choses. Les choses n'ont guère changé aujourd’hui malgré les discours de façade. Simplement les intentions ne sont plus déclarées ouvertement (par peur de déplaire et par consensus global) et tout un chacun emprunte un langage de « tolérance » qui masque mal l’ignorance abyssale du voisin et sa propre volonté de puissance. Les pensées de supériorité sont juste masquées, ce qui est tout aussi nocif à mon sens et attise encore davantage le ressentiment et la haine des voisins, parce que les « autres » n’aiment pas être pris pour des imbéciles, surtout quand on prône l'humilité. Tous les discours lénifiants ne changeront rien à l’affaire. Il suffit de voir l’état réel du monde autour de soi, qui n’est guère brillant. Dans ma démarche, le but n’est pas de convertir, mais de vivre et de comprendre pour partager. C’est une forme de charité active et non une pensée complaisante de bonne conscience et d’auto–satisfaction entretenue, parce qu’on pense avoir découvert « la » vérité à l’exclusion du reste.

Par cette pratique qui dure depuis maintenant douze ans, j’en suis arrivé à la conclusion que toutes les grandes religions (dans lesquelles j’inclus le bouddhisme ayant commencé par là) sont également fondées et amènent chacun à son Seigneur, qui lui est propre, personnel et unique par une voie spécifique à découvrir pour chaque âme, l’essence commune étant inatteignable, insondable et au-delà de toute qualification et attribution.
Or, on entend partout au sein de l’Eglise catholique que « tout un chacun est appelé à la sainteté ». Mais comment la grâce va-t-elle bien venir, si le chemin qui mène au Christ -porter sa croix et imiter le Christ en souffrant- est considéré au sein même de l’Eglise aujourd’hui comme une aberration mentale ?

Je me serais abstenu de vous faire part de ces considérations si je n’avais pas été exclu des réunions publiques de catéchuménat, avec l’aval du prêtre, sous prétexte que j’allais sans doute « perturber » des esprits encore malléables en leur donnant des informations portant sur la « mystagogie » et non sur les bases élémentaires de la foi. Mais la foi de base semble avoir déserté l’Eglise et j’ai vu bien des gens voulant entrer en son sein mus uniquement par des considérations sociales n’ayant rien à voir avec le domaine surnaturel. Ils sont encouragés alors que des personnes consacrant déjà une grande part de leur vie à Dieu sont jetées à la porte sans ménagement.

Et en discutant avec mes collègues du catéchuménat, j’ai appris qu’ils avaient été plutôt stimulés par mon intervention que rebutés et effrayés. En fait, le niveau de culture spirituelle est proche de zéro au départ, alors ce n’est pas difficile d’intéresser les gens. Loin de les déstabiliser, ils avaient été enrichis par la diversité que je pouvais apporter. Non contents de m’avoir mis dehors de ces réunions suite à une seule plainte, le prêtre s’est permis une intrusion directe dans ma vie privée et s’est autorisé à proférer des remarques déplacées (d’après lui nous ne formions pas une famille !) qui ont mis fin mon projet de chorale ainsi qu’à mon baptême prévu en Avril (la mère de ma petite fille a aussi préféré y renoncer). Il lui paraît inconcevable que nous vivions chastement pour éduquer notre enfant et que nous ne souhaitions pas nous marier. Malheureusement, ce genre d’attitude autoritaire semble donner raison à Eugen Drewermann et à ses thèses sur les « fonctionna ires de Dieu ».

J’ai essayé de jouer le jeu comme j’ai pu mais au final le résultat est effroyable et donne envie de prier pour cette Eglise privée de grâces. Je ne donnerai là pas mon temps et mon argent pour rien, pas plus que je l’ai donné pour faire construire des centres à des lamas tibétains exilés, ou pour renforcer la puissance d’une indienne charismatique nommée Amma qui ne se fait rien moins que passer pour Dieu ! Les ministères du Christ sont « juste » ses représentants, mais cela suffit pour rendre les gens incapables de voir leur propre misère et leur propre souffrance. Ils organisent ainsi leur propre enfer, avec la complicité et même l’aval des chefs. Quand cela va-t-il changer et va-t-on instruire réellement les fidèles ? Quand va-t-on remettre les lectures des sains au goût du jour plutôt que faire l'apologie d'une sorte d'écologie et de philosophie du bien-être déguisée en spiritualité ?

De mon point – de - vue, je suis plutôt heureux d’être mis à la porte d’une institution qui semble incapable de voir ce que les gens peuvent apporter et je le remercie de me rendre un temps précieux. Mais pour l’Eglise, ce corps vivant censé être l’œuvre du Christ et la Mère universelle des âmes, je ne comprends pas qu’elle se prive du sang neuf et des bonnes volontés. A moins que tout soit déjà écrit et que chaque religion se partage un certain nombre d’âmes ? La question mérite en tous cas d’être posée si on regarde non les théories, mais les faits.

On entend partout comme un chant de pleureuses que les églises sont vides et que les vocations manquent. Mais pourquoi ? N’est-ce pas une volonté sciemment entretenue ?
J’ai eu par ailleurs l’occasion aussi d’assister au catéchisme pour les enfants. Malgré toute la bonne volonté du professeur, il est évident que l’état d’esprit qui est instillé aujourd'hui ne donne aux enfants aucun piste sérieuse pour appréhender les mystères de la foi et de la grâce. C’est une vieille histoire, mais qui est particulièrement criante aujourd’hui. Il s’agirait plutôt de se rassurer en se disant que « tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes », à partir du moment où on va à la messe de temps en temps et qu’on a été baptisé, sous entendu que « Dieu » veille sur nous, un peu comme un magicien. Mais pour qu’il veille, il faut connaître son Nom et savoir le prier, donc savoir un minimum le concevoir par son intelligence en fonction des Ecritures et des vies des saints. Sinon il ne s’agit que d’une forme de superstition. Mais apprendre à prier en des termes vivants et éloquents je n’en ai jamais entendu parler, tout simplement parce que l’expérience fait cruellement défaut aux personnes chargées d'instruire les autres.

Mon ex-témoin pour le catéchuménat, baptisé depuis fort longtemps, n’a jamais pris la peine de me présenter les membres de la communauté, tout en louant avec d’autres le caractère éminemment communautaire de la vie chrétienne ! Est-ce le résultat d’une vie de prière ? Evidemment je ne jette la pierre à personne (au moins j’aurais retenu ça de mon passage chez les chrétiens) et je ne m’estime pas plus avancé ni plus astucieux que les personnes qui m’entourent. Mais aveugle parmi les aveugles, sourd parmi les sourds, vais-je suivre celui qui parle plus fort que les autres parce qu’il a une voix sonnante et trébucher à mon tour ? Celui qui prétend que tout le monde voit déjà le ciel, est-il pour autant déjà dans le ciel ? Ne vais-je pas plutôt chercher à ouvrir les yeux avec mes voisins invisibles ?
Je vous remercie pour le temps que vous avez passé à lire cette lettre et espère que d’autres personnes cultivées, ayant déjà une certaine vie de prière et motivées pour entrer dans l’Eglise auront plus de succès que moi pour apporter aux autres leurs richesses.

Je vous prie d’agréer l’expression de toute ma considération pour la sagesse que l'exercice de votre magistère ne doit pas manquer de vous apporter.

23:46 Écrit par Jean Matheos | Lien permanent | Commentaires (4) |  Facebook |

Commentaires

Belle lettre, Jean...

Écrit par : Evelyne | 22/12/2013

"Je vous prie d’agréer l’expression de toute ma considération pour la sagesse que l'exercice de votre magistère ne doit pas manquer de vous apporter." Dommage qu'il n'y ait pas une webcam planquée chez le cardinal pour décrypter son expression faciale à la lecture de cette pointe finale d'ironie.
Sinon, je me demande bien où est passé Eugen Drewermann...

Écrit par : John warsen | 23/12/2013

Il a été largement encouragé : http://ryndil.skynetblogs.be/archive/2013/11/27/lettre-au-pere-s-de-la-chastete-7998665.html

Pour ta part, il est encore temps que tu sois prêtre, car c'est vraiment ta vocation.

Écrit par : Ry | 23/12/2013

"à la lecture de cette pointe finale d'ironie"

c'est plus que de l'ironie; de même qu'il y a des inductions hypnotiques qui font descendre ton degré de conscience, il semble là qu'on ait l'exact contraire, une induction Pneumatique, pour ainsi dire.

Écrit par : Plouf | 03/01/2014

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