25/12/2013

Lettre à un ami thérapeute

LES BAINS CORROSIFS ET LES EAUX CELESTES

Peut-être es-tu au courant, mais nous nous sommes faits proprement éjecter avec Ry et E, car notre "attitude" (enfin surtout celle de Ry qui a été la cible de l’ire du groupe) n’a pas été aimée par les participants, qui se sont plaints à Driss qui en retour a fait en sorte que nous plions bagage au milieu du stage, alors que nous ne faisions rien de particulier pour gêner les autres ou se faire remarquer. Dès le début il n'avait pas aimé le fait qu'on soit avec un bébé, et que nous ne puissions pas tous les trois participer à tous les ateliers (du fait qu'il fallait bien garder le bébé). En effet, son travail est tellement sérieux qu'il ne saurait souffrir que l'on n'en fasse que la moitié. Mais le sérieux, c'est précisément ce qui est en cause, et le véritable motif de notre exclusion du groupe, c'est précisément que nous étions conscients de ce qui se passait réellement. La thérapie proposée s’oriente-t-elle vers la constitution d’un Pôle structurant un univers ou nous ramène-t-elle à une conscience indifférenciée (présentée comme source de l'omniscience), mais qui est en réalité une nuit primitive, barbare sous des aspects guimauve et chaotique dans son principe ?

 
Je ne sais pas si tu connais cette thèse, elle est extrêmement intéressante, et corrobore nos propres observations, tout en proposant des explications vraiment dignes d'attention, à partir de notes sur le terrain et d'études poussées en religion comparée et en alchimie. Elle montre que pour qu’il y ait une efficacité thérapeutique dans la résolution d’une crise (quelles que soient les formes variées de pathologies qui sont répertoriées assez précisément dans la tradition et des remèdes attenants, selon qu’ils relèvent de l’adorcisme ou de l’exorcisme), il faut que tous les intervenants (du spectateur un peu passif à celui qui officie, en passant par les malades) partagent un univers culturel commun, qui permette aux personnes présentes de structurer l'expérience de dissolution/coagulation et de donner du sens à la cérémonie. Sinon elle n'en a pas et il n'y a pas de guérison possible. Dans le milieu soufi, c'est grâce au Verbe coranique, à l’inscription dans une atmosphère spécifique au sein de laquelle les entités (pathologies) agissantes ont un nom qui permet de les traiter, qu'il est possible d’entamer le dialogue avec elles, de trouver des solutions aux problèmes des individus et de libérer au final les patients de leur mal, qu’il soit bénin ou nécessite la constitution d’un « tribunal mystique » présidé par le cherif. La cérémonie est une action, une sorte de drame mis en scène qui met en jeu des protagonistes différenciés et non un déchaînement privé hystérique de pulsions sexuelles refoulées.
 

Si les entités n’ont pas de nom, il n’est pas possible de traiter la personne et le cherif est impuissant. L'auteur, qui n'est pas vraiment musulman, en conclut non pas au besoin impératif de faire référence au monde de l’Islam dans un cadre thérapeutique, mais à la nécessité de sa placer dans le giron d’un univers culturel déterminé pour aller vers la guérison du patient. Si on s’en tient seulement à la subjectivité du patient et à la "bonne volonté" du thérapeute, au mieux on réorganisera le vernis superficiel du patient en sorte de l'adapter un peu mieux à son milieu ambiant, au pire on va le faire plonger dans les eaux corrosives de l'inconscient collectif, sans lui donner aucun modèle lui permettant de se restructurer à la sortie. Or c’est ce que font la plupart des thérapeutes aujourd’hui, et on peut supposer que s’ils disposaient d’outils réellement efficaces, le résultat serait l’anéantissement pur et simple du psychisme des gens. Jung a lui même décrit la façon dont il a failli devenir fou en plongeant dans ces eaux, et s'il s'en est sorti, c'est simplement parce qu'il a fait machine arrière avant d'être englouti.


Dans cette thèse, qui donne des analyses et des exemples très variés à travers des époques et les cultures différentes, on voit bien que le point commun est que les transes s’inscrivent toujours dans un cadre de référence déterminé autour d’un Pôle. Alors on peut éventuellement concevoir un univers multi-polaire (plus difficile à organiser) pour résoudre des conflits et progresser dans l'intégration des complexes, mais sûrement pas le rien donné comme horizon ultime en Occident.


Or, Driss ne donne précisément aucun cadre (il se dit soufi tout en refusant de se référer à l’Islam dont il provient pourtant, ce qui est un non-sens si on connaît le soufisme), et pire, il prétend que les séances d’exercice physique et énergétique peuvent se substituer à tout cadre spirituel de référence, comme si le physique-énergétique et le spirituel étaient deux choses situées au même niveau. Or, le fondement même du soufisme, c'est de considérer que l'Imaginal est premier et moteur et que le monde sensible est une simple apparence irréelle ontologiquement (cf dernier chapitre de la thèse). Alors comment peut-on se passer de la lecture, de la psalmodie et de la référence aux textes sacrés (où la thérapie trouve la source de son efficacité en raison des paroles de puissance qui se trouvent dedans) ? Ont-ils vraiment leur équivalent dans des mouvements pseudo spontanés et libératoires du malade ? Si Driss a réellement eu un vrai maître soufi, ce dernier serait consterné de savoir ce qu'il fait, en soumettant les gens à des forces de dissolution puissantes sans aucun arrière-plan spirituel.

 
Dans les séances de piscine, nous avons pu constater que les personnes étaient littéralement possédées physiquement au point de pousser des hurlements bachiques à tout bout de champ (en langage soufi on dirait qu'il y a provocation d'une "djinnopathie"), mais qu’au sortir de leur « bain », elles avaient beau dire qu’elles se sentaient « merveilleusement » bien, elles étaient encore plus agressives et bornées qu’avant, et j’en veux comme preuve leur attitude à notre égard. Si réellement elles allaient mieux, qu'elles étaient sorties nouvellement nées de la fontaine de jouvence grâce à leur accoucheur, elles ne se seraient pas empressées de déployer leur haine sur des badauds comme nous qui avaient juste le tort de ne pas rentrer aveuglément dans leur jeu et dans leur croyance. Une bonne analogie donnée dans la thèse, c'est l'usage des drogues. Comme le signale l'auteur, il s'agit en effet de procédés d'explosion des névroses et de dissolution du psychisme, mais utilisés sans cadre de référence spirituel, ce dernier se recompose, finalement plus désespéré et névrosé qu'à l'origine. C'est exactement ce que nous avons pu constater, non seulement chez Driss, mais également chez un pseudo-chamane qui met les gens en transe avec de la techno. Ils poussent des hurlements de bête, et le lendemain, ils ont l'air encore plus bizarres que la veille.
 

Lorsque nous avons demandé à Driss quelle différence il faisait entre transe et extase, puisqu'il emploie les deux termes, il nous a fourni une explication fumeuse prouvant qu'il n'en avait pas la moindre idée. L'auteur de la thèse, à défaut d'en connaître l'explication au niveau du corps subtil, est au moins capable de faire une distinction opérative : la transe, c'est lorsque la personne est possédée par ses complexes (Djinns), l'extase c'est quand ces même forces sont maîtrisées et canalisées vers le divin. Inutile de dire que nous n'avons pas vu l'ombre de la moindre maîtrise chez les stagiaires de Driss, il semble au contraire que le "lâcher-prise" se renforce séance après séance (d'après leurs dires), à savoir qu'ils entrent de plus en plus profondément dans la dissolution. Et en raison de leur absence de lien à aucune tradition, il est absolument impossible qu'ils en ressortent plus structurés, car la structure ne surgit pas spontanément du chaos, elle vient de la force spirituelle qui assiste la cérémonie (en islam, le Saint, channellisé par le Cherif ou le lieu saint : il y a des preuves physiques de cette présence des Saints, qui sont justement les trois sortes de miracles qui au départ font l'objet de la thèse), mais aussi de la foi du malade en cette force spirituelle, sans laquelle rien ne peut se faire (cf Jésus : "va, ta foi t'a guéri").


Le passage par le bain dans des conditions d'agnosticisme ne permet pas de vivre les différents niveaux de l’amour et de l’eros (désignés chez les grecs par Aphrodite « populaire »  et Aphrodite « céleste » ), de s’élever vers le Ciel intelligible et le Créateur, mais dissout dangereusement la psyché dans un analogue du Chaos primordial, indéterminé et informe. En l’occurrence, la piscine ne saurait désigner métaphoriquement ou manifester des eaux de Vie, du Mercure retrouvé, du Vinaigre des Philosophes, du Basalte liquéfié, mais nous ramène aux eaux ténébreuses et de mort d'une nuit d'ignorance pure : c’est le retour au Bassin du Léthé, d’Hypnos et de Thanatos confondus.

 
Car toutes les traditions et mythologies de l’univers ont pour fonction de structurer le Chaos originel, de l’ informer pour faire ad-venir un Cosmos qui a du sens et qui est organisé, à l’image de la psyché en devenir. Après il y a autant de variantes possibles de cet acte fondateur que de planètes, de régions et de peuples, car la créativité de l’esprit est infinie. Mais tous les êtres en devenir depuis l’aube des temps se sont accordés sur le fait que le cosmos ne pouvait pas demeurer dans cet état informe, dans cette « turba », dans cet abîme, et qu’il devait être organisé par une Lumière informante et structurante. Il ne serait venu à personne de présenter comme un progrès le retour au néant. Or, c’est précisément le programme actuel de thérapies en tous genre détachées d’un substrat culturel, qui voulant « laver » l’ego dans les douches maternelles, ramènent l’homme à un état infra-humain. Cela annonce un crépuscule probable de l’humanité.   

 
Une fois ressortie de ce chaudron ténébreux, la psyché n'ayant rien pour se restructurer, elle va prendre la première hallucination venue (par exemple chez les scientologues il y a tout un protocole assez élaboré qui dissout peu à peu les repères de la personnalité qui se restructure ensuite autour du gourou et de ses élucubrations) pour une signification profonde (elle adorera des « entités-volcans », l'étoile Sirius ou se contentera de se dire qu’elle se « sent bien » car elle devenue toute vide et absente à elle-même). Elle ne va pas se réorganiser en un Monde transfiguré autour d’un Pôle par la présence enveloppante d’une « Montagne » ou d’une île, d’un Axe et d’une géographie à la fois terrestre et cosmique. Là c'est le pôle "objectif" de l'affaire, le pôle subjectif c'est l'acquisition du "corps vajra" d'une divinité quand l'esprit a été ré-informé et le corps subtil purifié par les eaux mercurielles. Le langage des peuples déjà existant relié à une histoire est le gage et le garant de significations linguistiques profondes si on prend la peine de les étudier, ce qui ouvre déjà des pistes et donne une matière première à explorer.

Par exemple, dans le monde bön pré-bouddhiste du Tibet, l’univers se structure à partir de la rupture de la « corde Mu » dans les temps très reculés mais datés qui permettait de relier le Ciel à la Terre. A partir de là, tout s’inscrit dans une logique, dans cette « religion des adorateurs du Ciel » qu'est le Bön éternel.


« Les mythes d’origine parlent une époque révolue où les dieux-montagnes vivaient parmi les hommes. Puis un démon souterrain s’échappa et répandit le mal sur terre. Le monde dégénéra et continuera à dégénérer jusqu’à une nouvelle renaissance, pendant laquelle les morts ressusciteront. Le monde était divisé en trois parties. Les dieux habitaient en haut, les divinités aquatiques et souterraines en bas, et les hommes au milieu. Les montagnes ont une forte valorisation religieuse en tant que « Piliers du Ciel » ou « Clous de la Terre ». Le Ciel et le monde souterrain comportent des étages dont l’accès est rendu possible par les divers piliers ou ouvertures (par exemple le trou dans le toit ou le foyer dans les maisons). Le rôle du roi est fondamental, sa nature divine se manifestait par son « éclat » et ses pouvoirs magiques. La nuit, les premiers rois retournaient physiquement au Ciel. Ils étaient reliés au Ciel par une corde de lumière magique, la corde mu. A leur mort ils se fondaient dans cette corde pour réintégrer le Ciel, ne laissant pas de cadavre. La corde mu relie la Terre et le Ciel comme un axis mundi, et joue un rôle central dans le système d’homologie Cosmos-habitation-corps. C’est l’échelle par laquelle l’âme monte au ciel. Les âmes et les dieux sont fréquemment  assimilés. De plus, les âmes peuvent siéger dans des éléments extérieurs : arbres, rochers, … En tant qu’être spirituel, l’homme partage une condition divine ».


Les premiers ancêtres venaient du ciel et se résorbaient spontanément grâce à la corde Mu qui maintenait en équilibre la terre et le ciel. On peut en déduire qu’ils avaient probablement réalisé le corps arc-en-ciel et servaient de modèle primitif et original pour les êtres qui vivaient avant la rupture originelle. Le père de Tönpa Shenrab à pour nom patronymique Mu qui désigne à la fois le ciel en langage du Zhang-zung (traduit ultérieurement en tibétain par Nam-mkha) et le nom de la famille royale dont il est issu. La pratique de Thögal a pour fonction de restaurer cette corde Mu qui a été rompue par la maladresse (volontaire ?) de Ding-ru selon les anciennes chroniques.

(Notes d’etymologie tibetaine par Stein, p 213 sur l’etymologie de Zan-Zun et Ol-mo-ul-rin la terre pure des Bön)


La pratique individuelle se relie à une « transmission » qui a une forme et une structure précise inscrite dans une histoire, qui est à la fois celle des hommes, des Dieux-montagne, de toutes sortes de déités et de bouddhas. J'imagine que tu connais tout ça mais c’est juste pour donner un exemple précis et montrer que d'une thérapie classique à la thérapie ultime des bouddhas - le fameux état naturel accompagné de ses visions lumineuses - on s'inscrit toujours dans une forme précise qu'on appelle "transmission" et un univers culturel qu'on ne peut pas biffer comme ça.


Bref, j'espère que tu jetteras un coup d'oeil sur cette thèse et que tu me diras ce que tu penses de tout ça, car il me semble que les enjeux sont de taille. Je sais qu'en tant que thérapeute tu ne touches pas à des techniques trop puissantes, et que tu ne risques pas de rendre fous tes patients, mais cela n'empêche pas de réfléchir à ce que pourraient être des thérapies plus profondes, si l'on voulait vraiment qu'elles existent. Quel cadre pourrait-on finalement leur donner ? Ry a inventé sa technique bien rodée pour elle du Roman dharmique pour pallier à cet écueil, car il permet alchimiquement de créer de nouvelles structures à partir des anciennes, de fabriquer des récipients qui peuvent réceptionner la lumière dans un Vaisseau-athanor. Moi je suis juste un débutant et encore peu aguerri à tout ça, mais je fais beaucoup de lectures qui me donnent des modèles de relations structurantes et des embryons de vie. Cependant il ne s'agit que de tentatives individuelles qui ne sauraient en aucun cas servir de modèles à d'autres... Quant à ce que nous avons vu du christianisme (qui représente le substrat culturel commun en Occident), nous avons pu constater qu'il est presque mort, alors nous voilà sans autre Dieu que le "bien-être" et son cortège de méthodes, qui ne font que rendre les frustrations plus visibles...

23:05 Écrit par Jean Matheos | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

Les commentaires sont fermés.